Sonia (épisode 1)

Sonia est fatiguée.

Elle est tout le temps fatiguée. Et beaucoup.

Et elle leur a dit à tous. Elle l’a dit au pédiatre qu’elle n’avait plus de lait et qu’elle était tellement fatiguée à donner le sein pendant des heures et à tirer le reste pour le donner au lactarium.

Il lui a dit le pédiatre : Mais pourquoi vous faites ça ? Vous n’avez qu’à arrêter d’allaiter. Ou au moins gardez tout pour votre bébé. Et puis mangez bien surtout.

Mais je suis si fatiguée, je ne vais pas y arriver. Aidez-moi à arriver.

Oui, oui, il faut bien manger. Mangez de l’ananas et de l’artichaut, ça favorise la lactation.

Et pour ma fatigue ?.

Pour la fatigue ? Eh bien dormez.

Elle l’a dit à sa mère. Qui lui a dit de se remuer. De faire sa rééducation du périnée.

Elle l’a dit à son mari. Qui lui a dit que c’était normal.

Ils n’ont pas entendu la fatigue de l’intérieur, celle qui vous happe comme la bête. Celle qui vous met une barre au milieu du front et une boule dans l’estomac. La fatigue cannibale qui ne lâche jamais. Celle qui vient avec un millier de questions qui harassent le cerveau. La fatigue qu’on ne repose pas en dormant. Pour se reposer de cette fatigue là, il faut la poser. Poser les doutes et les pensées permanentes dans d’autres mains que les siennes. Dans d’autres cerveaux. Pour se reposer de cette fatigue là, il faut trouver un coin bien au chaud, se rouler en boule et s’effondrer dans des bras assez grands ouverts pour accueillir l’inconsolable. Pleurer tout ce qu’on a à pleurer, dire tout ce qu’on a à dire, se plaindre tout ce qu’on a à se plaindre. Cette fatigue là doit se tarir à force d’être dite, à force d’être entendue. 

Sonia n’a pas dormi pendant des jours. Tout semblait couvrir les bruits de son enfant. La télévision au volume le plus bas, la respiration de Manu, les pas des voisins, au-dessus. Elle les a tous engueulés. Ils faisaient trop de bruit, elle n’entendait pas. La porte devait rester ouverte, elle ne devait pas fermer l’œil, sauf si elle y était obligée. L’enfant risquait de mourir, personne ne mesurait ça.

Sonia n’a pas dormi pendant des jours. Sonia a perdu tous ses kilos de grossesse puis un de plus, cinq de plus, dix de plus.

Sonia s’est mise à contrôler tout ce qu’elle mangeait au gramme près, pour favoriser cette satanée lactation. Elle s’est gavée comme une oie d’un ananas qu’elle abhorrait.

Sonia a d’abord fait la gueule. Puis ce sont des accès de colère, de rage, qui ont pris possession d’elle et se sont déversés en tsunami sur Manu. Manu impuissant, Manu qui a fini par en avoir marre. Manu qui s’est enfui. Elle n’attendait que ça, maintenant elle regrette.

Sonia a veillé sur le souffle de sa petite fille comme sur la flamme d’une bougie. Ça pouvait s’éteindre à tout moment. Ça vacillait en permanence. Il fallait veiller, mettre ses mains autour, éviter tout courant d’air. La vie entière s’était faite tempête. Tout menaçait d’éteindre son bonheur à peine né. Elle ne le permettrait pas.

Sonia a eu des flashs. De plus en plus souvent. Elle changeait la petite et se voyait l’étouffer. Elle prenait une couche et elle l’appuyait longtemps sur le visage du bébé. La petite suffoquait se mettait à convulser et elle appuyait appuyait les larmes coulaient sur son visage ses bras tétanisaient. Et au bout d’un moment la petite ne bougeait plus. Elle voyait tout ça en accéléré, en une demi-seconde, elle tuait son enfant dans sa tête.

Sonia s’est détestée, elle a détesté Sacha, pour son innocence et sa fragilité, elle a détesté Manu pour son incapacité à deviner ses scénarios d’horreur. Elle aurait voulu qu’il sache sans qu’elle n’ait à raconter.  Quelle mère pense ça ? Quel mari peut accepter un monstre pour femme ? Elle aurait voulu qu’il se glisse derrière elle, elle suffoquant à peine eût-elle posé Sacha sur la table à langer, redoutant déjà les images acerbes propulsées malgré elle. Elle aurait voulu qu’il la prenne par la taille et lui dise juste « Je sais, je sais. Je sais et je comprends ». Au lieu de ça Manu s’était retranché ailleur, là où on ne l’engueulait pas, là où on ne lui reprochait pas chacun des mots, chacun des gestes prodigués à l’enfant. Elle aurait voulu un homme empathique, capable d’encourager et de pondérer tour à tour. Elle aurait voulu un homme super calé en allaitement qui lui aurait dit si oui ou non cette petite lésion là, juste à gauche du mamelon, était une simple irritation ou l’annonce d’une terrible crevasse.  Elle n’avait trouvé qu’un parasite, un intrus, une petite chose fragile face à elle que sa propre puissance dépassait pour finir par la consumer à force d’être trop contenue. Lui rêvait d’une mère velours, il n’avait jamais aimé les crises.

Elle n’avait jamais voulu être une sorcière.

Il n’avait jamais voulu être une larve.

Mais c’est ce qu’ils étaient l’un pour l’autre.

Un soir Sonia était tombée, littéralement, et on l’avait ramassée. A la petite cuillère, on avait tant bien que mal tenté de rassembler ce qui pouvait l’être et on avait déposé le paquet aux portes de l’hôpital. On s’en était lavé les mains. Manu, la maman, le pédiatre, c’était bon, ils la savaient entre de bonnes mains. C’était un mercredi. Le mardi soir. Manu est rentré du boulot et il a tout de suite entendu que quelque chose n’allait pas. Il entendait la petite hurler depuis le couloir. Lorsqu’il est entré dans la chambre il a trouvé Sonia paralysée devant la table à langer. J’ai peur de la tuer, elle répétait. Il a voulu la prendre dans ses bras. Elle a reculé et fondu en larmes. Puis elle est tombée. Comme ça, d’un coup. Elle n’a pas perdu connaissance, c’est juste ses jambes qui ont arrêté de la porter. Elle est tombée comme un gros sac de chiffon, sans bruit, un effondrement massif et silencieux. Ses sanglots ressemblaient à de minuscules plaintes de souris. Toute colère semblait l’avoir quittée, en même tant que sa résistance et toutes ses forces.

Manu a pris Sacha, a dit “Je reviens” laissant une Sonia roulée en boule sur le tapis étoilé de la chambre d’enfant. Il a appelé sa belle-mère, sachant très bien que Sonia ne voudrait pas la voir. Mais bon, lui il avait besoin de quelqu’un pour s’occuper de la petite pour pouvoir gérer. Gérer quoi ? ça restait à définir. Il a appelé le SAMU. Il a expliqué ce qui pour lui relevait d’une situation exceptionnelle. Pour eux, rien que du banal, une malade de plus, une folle de plus, une crise de plus. Ils lui ont dit de charger sa femme dans la voiture et de partir aux urgences psychiatriques.
Mais ma femme allaite, je ne dois pas la séparer du bébé.
Monsieur, il faut savoir ce que vous voulez. Les urgences psychiatriques ne reçoivent pas les enfants. Et puis de toute façon, ils vont sûrement la mettre sous traitement, et c’est incompatible avec l’allaitement, alors…
Bon.

Manu avait tendance à croire ce que lui disait les gens. Il partait du présupposé que chacun faisait son métier au mieux et que si un médecin, un juge ou un flic se prononçait sur tel sujet relevant de son domaine de compétence, c’est qu’il devait savoir ce qu’il disait. Y a bien des fois où il  trouvait ça un peu injuste – un PV pour stationnement gênant alors qu’il n’était resté que 5 minutes et avait noté son numéro sur le parebrise, ou un peu hasardeux – de l’aspirine administrée à l’hôpital alors que son dossier indiquait noir sur blanc qu’il y était allergique. Mais même ces fois là, il se résignait. L’erreur était humaine, et en plus le toubib s’était excusé. Quand au flic, il n’avait fait que son boulot.

Il s’est convaincu que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Comme quand Sacha est née et qu’elle ne sortait pas assez vite et qu’on a appuyé fort fort fort sur le ventre de Sonia qui hurlait et pleurait. Il a cédé à la frénésie de cette salle d’accouchement surpeuplée et inondée de lumière qui lui faisait perdre tous ses repères. Il n’avait jamais aimé les cris et il voulait en finir, vite. Les cris de Sonia lui transperçaient coeur et tympans. Mais qu’elle se taise ! Qu’ils fassent sortir ce bébé. Il aurait pu lui même appuyer de toutes ses forces  sur le ventre pour qu’elle la ferme. Qui était cette femme aux yeux exorbités ? Il voyait toutes les petites veines de son visage exploser les unes après les autres, ses cheveux trempés collaient partout, elle cherchait à mordre et à griffer. Un animal blessé.  Qui était donc cette hystérique ? Sa femme, frêle oisillon, sa douce, sa mignonne petite compagne à la voix fluette s’était mue soudain en gros monstre vert. Pour peu il se serait caché sous le lit. Lorsque finalement Sacha est apparue, qu’on l’a posée sur son ventre et qu’elle a rampé jusqu’au sein, Sonia n’était plus qu’un amas de chair décoloré. Ce moment mille fois fantasmé, elle en était absente. Ce jour-là Manu avait vu la peur, la haine et la souffrance. Il avait vu tout ça jeter à terre son adorée. Tout le monde s’en foutait de lui, bien sûr, mais putain, ce qu’il avait eu mal !

Sa belle-mère est arrivée 30 minutes plus tard. Elle a pris un air accablé en voyant sa fille au sol. Elle a cru bon de jouer l’autorité. Lève toi, maintenant. Mon Dieu, dans quel état tu t’es mise, ma fille ! Sonia s’est levée. Elle s’occuperait plus tard de digérer les couleuvres qu’on lui faisait avaler. Elle a voulu prendre Sacha. Sa mère l’a serrée fort et lui a dit “Non, il vaut mieux que je m’en occupe.” Elle ne l’aurait pas lâchée, Sonia connaissait la détermination matriarcale. Manu lui a mis son manteau. Viens on y va. Prends une écharpe il y a du vent. On va où ? A l’hôpital, chérie. L’hôpital ? Mais Sacha n’a pas mangé ! Elle va avoir faim dans moins d’une heure. Ne t’inquiète pas mon amour, ta mère est passée prendre du lait en poudre, elle va lui donner un biberon.

Sonia n’a plus rien entendu. Le mot biberon est venu éteindre la lumière. Blackout. C’était le drame, c’était l’échec, et elle, la combattante, la fille qui descendait dans la rue pour un oui pour un non, elle n’avait pas sorti les griffes pour défendre un allaitement auquel elle s’accrochait depuis des jours et des jours. Elle a pris ce mot là, biberon, comme un uppercut. Elle a laissée, sa fille affamée dans les bras de sa mère, sa mère plus affamée encore que l’enfant. Affamée d’être utile, d’être dans le moment, dans la crise, de pouvoir raconter combien on ne s’en serait pas sortis sans elle, sa mère gourmande de cet enfant qui pour quelques heures serait le sien. La porte de l’appartement s’est refermée, clac a fait la porte. Clac la portière de la voiture. Le silence dans l’auto a bercé Sonia qui s’est endormie. Manu a caressé sa joue, a oublié quelques secondes ce qu’ils faisaient à 21h, le soir, la nuit, dans la voiture. Il a pensé qu’est-ce qu’elle est belle et qu’est-ce que je l’aime et qu’est-ce qu’on sera bien quand elle ira mieux et l’année prochaine au mois d’août on pourrait aller voir Sébastien et Irène à Forcalquier, pour leur montrer le bébé et passer quelques jours à boire des verres autour de la piscine. Il a pensé à la vie. Celle qu’on leur avait dérobé subrepticement.

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