Sonia (épisode 2)

Revenir à Sonia (épisode 1)

Aux urgences, Sonia a passé une nuit de sommeil forcé. C’est ce qu’elle voulait. Dormir et oublier que Sacha était loin, que Sacha était nourrie par une vieille dame qu’elle ne connaissait pas dans un infâme biberon plein de bisphénol, que Sacha avait été abandonnée par une maman défaillante. Le lendemain, on l’a encore gardée, une atroce migraine lui étreignait le cerveau, causée par les somnifères auxquels elle n’était pas habituée, elle était si faible que ses synapses ne fonctionnaient plus. Elle devait vider ses seins pour éviter l’engorgement. Le lait partait en volutes dans l’eau chaude de la douche, carrelée du sol au plafond. L’endroit rêvé pour se tailler les veines. Le sang et le lait et les larmes, tout s’évacuerait en silence, sans faire aucune tâche. Mais ils avaient tout prévu bien sûr : fouille à l’entrée et couteaux à bout rond pour couper la viande du plateau repas.

On n’a pas voulu la laisser repartir chez elle, trop faible, trop anxieuse, il fallait qu’elle dorme encore.

Le surlendemain, Sonia est entrée dans le hall de l’Unité. Ses jambes la portaient à peine. C’est sa mère qui poussait la poussette, Manu suivait, bras ballants, qui n’avait pas bien compris ce qu’ils faisaient là. On leur avait expliqué que Sonia souffrait d’une dépression postnatale assortie de phobies d’impulsion.

Ils ont rencontré le chef de service, pédopsychiatre. Manu ne comprenait pas pourquoi «pédo «psychiatre, il l’avait dit à sa belle-mère. C’est Sonia qui a un problème non ? C’est d’un psychiatre qu’elle a besoin, pas d’un spécialiste des enfants. Sacha va très bien, c’est bien ce qu’ils nous ont dit non ? Franchement Mireille, vous y comprenez quelque chose vous ?

On avait pris pour elle, pour eux, un rendez-vous en urgence avec ce type, «un ponte «, on leur avait dit. Dans son bureau c’était un bordel innommable. Sonia s’était souvenu de sa meilleure amie de collège, Lise, dont le père était musicien et dont le bureau était encombré du sol au plafond par livres, partitions, instruments et objets en tout genre. Il avait une cornemuse. Mais elle ne l’avait jamais entendu en jouer. Là, elle était face à une version médicale du père de Lise. Revues et papiers divers traduisant un work-in-progress permanent, plusieurs vieux canapés recouverts de tentures, des jouets d’enfant, vieux et sales mais rassurants, un ordi dans un coin tellement enseveli sous le capharnaüm qu’on ne voyait pas bien comment on pouvait s’en servir réellement. Sonia aimait ces gens qui affichaient une désorganisation décomplexée, ces gens à l’opposé d’elle. Méticuleuse, ordonnée et toujours à l’heure.

Les canapés étant impraticables, il les avait installés, elle et Manu sur deux chaises. Une autre chaise pour la mère de Sonia, soulagée qu’on ne lui demande pas tout de suite de sortir de scène. Lui était en face. Sacha dormait dans les bras de Manu. Il n’a pas parlé tout de suite. Il faisait penser à un sage tibétain, serein, pas pressé de commencer ni de finir comme sont les médecins en général. Il avait un pantalon en velours côtelé, évidemment ; des lunettes un peu grasses, bien sûr ; et des chaussures un nubuck, quoi d’autre? Lorsqu’il s’est mis à parler, Sonia a eu le sentiment immédiat d’être sauvée. Sa voix était, comment dire, bienveillante. Ce n’était même pas ce qu’il disait mais la façon dont il le disait. L’empathie émanait, impalpable mais certaine.

Il leur a expliqué qu’ici on prenait en charge les mamans et les bébés, ensemble. C’était ça, la maternologie. On ne soignait ni le bébé, ni la mère, mais leur lien. Sonia a expliqué qu’elle n’y arrivait pas et qu’elle n’était pas sûre d’y arriver un jour mais qu’elle aimait sa fille, il fallait la croire. Ne la prenez pas, docteur. Ne la prenez pas. Je l’aime, ma fille. Elle a répété ça, plusieurs fois. Sa mère paraissait exaspérée.  Elle avait toujours détesté qu’on se donne en spectacle. À son goût, les gens ne prenaient jamais assez sur eux, faisaient toujours beaucoup de bruit pour rien. Elle ne supportait pas les manifestations, encore moins les activistes. Pour elle, avoir des convictions était synonyme d’orgueil, l’apanage des oisifs. Vous croyez que j’ai le temps de me révolter moi ? disait-elle à ses enfants, quand ils revendiquaient tout et n’importe quoi à grand renfort de cheveux roses et de t-shirt Che Guevara.

Le docteur s’est adressé à elle.

—  Qu’est-ce que vous en pensez Madame ?

— Oh moi, ce que j’en pense, c’est qu’à mon époque, on ne se posait pas autant de questions. Moi j’ai eu trois enfants en quatre ans et je n’avais pas le temps de me plaindre, vous voyez. Bien sûr, ça n’est pas toujours facile, mais on n’a pas le choix, alors… Sonia, elle a toujours été une enfant timide, angoissée, elle s’accrochait à mes pantalons, elle pleurait pour un oui, pour un non. Je n’ai jamais compris parce qu’avec son père, on est plutôt du genre fonceur, vous voyez, on ne se laisse pas abattre. J’étais tellement contente d’avoir une petite-fille. C’était mon grand bonheur, ça fait des années que j’attends ça, toutes mes amies en ont eu avant moi. Un petit bébé comme ça, si mignon, en parfaite santé, c’est un cadeau du ciel vous ne croyez pas ? C’est pour ça, il faut voir les bons côtés, ça passe si vite, et après on regrette de ne pas en avoir assez profité. Moi, vous voyez, je dis toujours « Petits enfants, petits soucis, grands enfants, grands soucis ». On en a encore la preuve aujourd’hui vous voyez. Mais bon, vous savez ce qu’on dit, les enfants, quand on les fait c’est pour la vie. Il faut être là, c’est tout. Moi, si je dois m’occuper de ma petite-fille, je le ferai, vous voyez, je suis retraitée, j’ai le temps, et puis je suis habituée, j’ai eu trois enfants, changer une couche, ça ne me fait pas peur. Comme ça Sonia aura le temps de se reposer.

— Bon. Le docteur a dit. Et vous Monsieur ? Comment vous vivez ça ? ­­

Manu était resté muet depuis le début. Penché sur sa fille endormie, il donnait l’air de veiller sur elle, un sourire muet collé au visage. En réalité, il regardait au travers elle, il ne comprenait plus grand chose depuis quelques jours. Il ne pensait pas devoir tout assumer comme ça. Il s’était imaginé en assistant attentif, un exécutant aux ordres de Madame Maman, une maman qui sait, qui ressent ce putain d’instinct maternel. Il est en colère, mais il n’osera pas le dire. Il se sent trahi. Il se sent triste pour elle, pour lui, pour eux.

— Je ne sais pas. Je fais comme je peux. Je voudrais qu’elle aille mieux. On en a rêvé de cette famille et tout s’est bien passé, la grossesse, l’accouchement tout ça. La petite va bien. Je ne comprends pas ce qui cloche en fait.

— L’accouchement s’est bien passé ? Mais tu te fous de moi ? Tu as déjà oublié que pendant deux putains de jours j’ai eu des contractions, et qu’une fois arrivée au bout de cette merde, quand je n’avais plus d’énergie, deux personnes se sont mises à appuyer sur mon ventre comme si elles cherchaient à expulser un angelot des enfers ? Je hurlais et tout le monde s’en foutait et j’avais mal. Ma fille on me l’a arrachée du ventre, je n’ai jamais voulu qu’on me la prenne, comme ça. Non, je ne te laisserai pas dire que l’accouchement s’est bien passé.

— Oui, mais enfin, tu vois ce que je veux dire quoi. Vous êtes vivantes toutes les deux. Et en bonne santé.

— Moi vivante ? Tu veux rire. Je n’ai jamais été aussi morte. Ouvre les yeux, Manu. Y a plus rien de vivant en moi. Plus rien.

Elle a senti qu’elle avait fait mouche. La détresse, enfin, était arrivée jusqu’à lui.

Le docteur a dit en s’adressant à la mère de Sonia :

—  Vous pouvez sortir Madame s’il-vous plaît ? J’aimerais discuter avec votre fille et votre gendre.

—  Euh… oui. Je peux prendre la petite si vous voulez, comme ça vous parlerez tranquille.

—  Je crois qu’elle dort très bien dans les bras de son papa cette petite fille. Mais demandez-leur à eux.

— Elle dort, là, maman, tu vois bien.

— Bon. Je serai dans le couloir alors.

— Voilà, va dans le couloir.

Un peu plus tard, une puéricultrice du service est venue. Elle s’appelait Irène. Elle a amené Sonia et Manu, s’accrochant toujours à une Sacha endormie et imperturbable. Mireille suivait. Elle se sentait triste tout à coup. Elle n’avait pas dû dire ce qui fallait, sinon on ne lui aurait pas demandé de sortir. Qu’est-ce qu’elle aurait dû dire ? Bien sûr, tout ça la touchait, mais s’épancher, ce n’était pas son genre.

Irène ne portait ni blouse ni chaussures en plastique mais un chemisier fleuri et des sandales à petits talons. Il n’y avait rien de sinistre dans sa tenue. Son sourire, aussi, paraissait sincère. Ils sont montés dans les étages, par l’ascenseur. Dans le miroir Sonia s’est observée, elle s’est trouvé vieille, plus vieille même que sa mère, en filigrane, juste derrière elle.

Le docteur l’avait mise dehors, ça lui rabattait son caquet, tiens. Mireille s’était sentie évincée et elle détestait ça. Sonia jubilait de la voir redescendue un peu de son piédestal de mère providentielle. Depuis l’enfance, elle voyait sa mère rejouer encore et encore la grande scène du II, ressassant ses trois enfants en quatre ans, ses jumeaux, sa fille avide d’attention, ses frustrations et ses sacrifices. Depuis toujours, elle présentait Sonia comme l’enfant timide et angoissée qu’elle n’avait jamais eu le sentiment d’être. Elle était une enfant, une fille, l’aînée de deux petits frères jumeaux. Tout ça l’avait peut-être amenée à feindre la fragilité pour capter un peu de l’attention que ses frères réclamaient à corps et à cris. Lorsqu’elle avait été élue déléguée de classe, dès la sixième et jusqu’à la terminale, on avait continué à la dire timide et réservée. Au concours d’éloquence, en cinquième année de Droit, sa mère bouffie d’orgueil, l’avait congratulée à sa manière :

— C’était bien mais on voyait que tu étais stressée quand même. Il faudrait que tu perdes cette habitude de rougir comme ça. Déjà petite, tu devenais pivoine dès qu’on t’adressait la parole. Je t’achèterai un bon fond de teint.

Ça avait été la même chose pour l’examen du barreau, lorsqu’elle avait gagné son premier procès, lorsqu’elle avait perdu son premier procès, on avait persévéré à la dire fragile et instable. Rien ne parvenait à prouver le contraire. Et là, comme elle s’effondrait, c’était l’aubaine, elle donnait raison à des décennies de prétendue fragilité. Pour une fois, c’était vrai. Elle était fragile, faible, angoissée, mais non, elle ne laisserait pas sa mère venir mettre les pieds dans le plat et s’accaparer Sacha. Comme si elle ne la voyait pas venir, avec ses gros sabots.

A la sortie de l’ascenseur, Sonia a vu les dessins d’enfants, la gouache craquelée sur un papier trop fin pour toute cette matière. Elle était un peu comme ces dessins, petite feuille de qualité moyenne alourdie par des couleurs maternelles trop lourdes à porter. Avec Irène, ils sont tous rentrés dans le couloir de l’unité. Elle a été frappée par le calme, c’était le soir.

— Nous n’avons pas de maman en accueil de nuit, aujourd’hui, tout est rangé mais c’est un lieu assez vivant vous verrez. Ici, c’est la salle des infirmières, c’est là qu’on fait nos transmissions aux équipes qui prennent le relais, deux fois dans la journée. C’est le seul moment où on ferme la porte. C’est là qu’on garde les traitements aussi. Là c’est la cuisine, vous avez droits aux plateaux repas de l’hôpital, on peut même en avoir pour les messieurs, pour le soir, si on est prévenus avant 15h. Après, ici, vous allez et venez librement, on n’est pas en prison. Si vous voulez sortir, vous sortez, si vous voulez vous promener, ou au contraire rester dans votre chambre… Enfin, vous êtes libre quoi. Il y a du thé, du café, des tasses, des couverts, vous vous servez, vous n’avez pas à demander. Là c’est la salle de jeu. C’est souvent là que les mamans se retrouvent pour discuter, pour donner le biberon en papotant avec les infirmières ou les autres mamans. On parle beaucoup ici. Irène a ri. Elle faisait penser à la bonne fée joviale de Cendrillon.

— C’est joli. A dit Sonia. C’est joli, non ? A-t-elle répété en regardant Manu. Sacha, dans les bras de son père, faisait des yeux ronds, elle s’était réveillée, elle saisissait les informations liées à ce lieu inconnu. De nouvelles odeurs, de nouvelles ondes. Elle s’est mise à pleurer. Deux visages féminins se sont penchés sur elle, vifs, curieux. Elle voyait des similitudes dans les courbes, les droites et les sillons de ces deux visages, une érosion portée par les mêmes eaux, juste deux stades différents. Quatre mains se sont tendues, en même temps que celles de son père se resserraient sur son petit corps. Sonia a été plus rapide.

—  Oui, ma pépette. Viens voir maman. Viens ma beauté. Tu as faim ? Tu as chaud ? Oui, tu dois avoir chaud, il fait chaud ici. Tu ne trouves pas qu’il fait chaud, Manu ? Passes moi une couche on va la changer. Oui, mon amour, maman est là, ça va, ça va.

Sacha pleurait, elle pleurait un creux dans l’estomac et l’envie de bras cocons. Elle pleurait le désir impérieux de ce sein qu’on lui refusait désormais. Elle pleurait l’angoisse de sa mère, et de son père. Elle pleurait toutes les larmes versées sur elle depuis sa naissance. Elle pleurait de ne rien savoir faire d’autre. Elle pleurait l’amour, la peur, le besoin, le désir. Elle pleurait tout mais non, elle n’avait pas spécialement chaud. Elle aurait bien bu quelque chose, par contre. Ah voilà, on approchait de ses lèvres la précieuse tétine. Sa mère la tenait contre elle, bras gauche replié en oreiller, bras droit tenant le biberon. Contre sa joue, Sacha sentait le coton du t-shirt de sa mère s’imbiber. Lait jailli s’étalant en auréole. Sonia donnait à son enfant cette première tétée plastique et voyait s’enfuir son propre lait. Inondée à l’intérieur et à l’extérieur, dégoulinante, elle percevait soudain ce lieu comme un réservoir qui saurait accueillir le trop-plein. Elle ne pleurait plus.

De l’autre côté de la pièce, sa mère et Manu affichaient un petit air satisfait, ça y était, elle retrouvait la raison. Finis les cris, et les larmes, la lutte avait cessé. Irène, à l’encadrement de la porte observait méticuleusement ce petit monde. Chaque triade était un univers complexe noué d’autres couples, d’autres familles, d’autres enfances. De la cacophonie émise par cet entrechoc, la mélodie émergerait. Irène adorait son métier. Dans ces petits orchestres de chambre qu’étaient les familles, elle se voyait en tourneuse de page. Elle aidait la musique à se jouer. Certains plutôt Stravinski et d’autres plutôt Brahms. C’était la plus belle des musiques où chacun était tour à tour musicien et chef d’orchestre, dans une partition sans cesse recomposée.

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