citation France (épisode 2)

7h30. Réveil.

7h35. Lever.

7h36. Je retrouve mon bébé laissé aux infirmières pour la nuit. Elle dort.

Bilan de la nuit de ma fille. Nombre de réveils, nombre de biberons, nombre de selles.

Elle s’est rendormie il y a une demi-heure. Je suis soulagée de ne pas avoir à entrer tout de suite dans mon costume de mère.

7h45. Petit déjeuner dans la cuisine. Pas d’autre maman.

Le petit pain rond n’est pas mouillé ce matin. Il arrive souvent mouillé. Je n’aime pas les tartines mouillées.

Beurre Paysan Breton. Confiture orange (abricot ?) sur une moitié de pain, confiture rouge sur la deuxième moitié (cerise ? fraise ?). Sucre sur gras, ça a un goût d’enfance et de réconfort.

Café soluble Nespresso. On dit qu’il n’est pas bon. Moi, j’aime bien. Je trouve qu’on peut gérer la dilution selon son humeur. J’aime l’instantanéité aussi. Tu veux un café, tu l’as tout de suite.

Pas de jus de fruits comme à la maison, ici on n’est pas à la maison.

En mangeant mes tartines, je lis un article sur Virginie Efira que je trouve belle et d’une fraîcheur indécente. Et drôle en plus. Je me demande si elle a des enfants. Je me demande comment font les célébrités pour avoir des enfants. Techniquement, bien sûr, c’est comme pour tout le monde. Mais en vrai, comment peuvent-elle être sincères, comment dire quand on est Virginie Efira et qu’on est belle et rigolote, comment dire qu’on pleure tout le temps ? Les crises d’angoisse font elle vendre ? Et même si c’est le cas,, il y a fort à parier que nulle bienveillance ne puisse émaner des colonnes de Voici, Public ou Elle. Quand on est célèbre, on est obligé de montrer le visage du bonheur tout le temps. Si vous avez le malheur de sortir de chez vous en jogging pour aller acheter une bouteille de lait on vous assassine, alors imaginez la dépression. Quelle horreur. Tout d’un coup je me prends de pitié pour Virginie Efira, qui n’a peut-être même pas d’enfant. Au début je me sentais toute seule, tout le temps, comme si j’étais la seule femme de la planète à vivre la maternité comme un enfer. Maintenant, c’est l’inverse, j’ai l’impression que toutes les femmes le vivent, mais qu’on ne le sait pas car toutes les femmes sont des menteuses. Je n’arrive plus à imaginer qu’on puisse bien le vivre.

8h. La femme de ménage me demande d’aller terminer mon café ailleurs pour qu’elle puisse passer un coup de serpillère. Je m’exécute. Pas d’autre maman non plus dans la salle commune.

Je m’ennuie tellement, je lance un débat dans ma tête sur les vertus de l’ennui. Le cerveau gauche dit que c’est nécessaire à la guérison, qu’il faut avoir beaucoup de temps pour réfléchir et que ça à faire pour se lancer vraiment dans l’exploration du pourquoi on est là, pourquoi l’alchimie ne fonctionne pas. Le cerveau droit pense que se morfondre ne sert à rien et que pour aller mieux, il faut revenir à la vie, littéralement, reprendre des activités, bouger, arrêter de penser. Mes deux cerveaux s’engueulent. On en est là.

Avant je ne venais que deux fois par semaine. Mais à l’angoisse des jours passés chez moi s’est ajoutée l’angoisse des trajets infernaux pour arriver jusqu’ici. Deux heures de trajet pour trois heures maximum passées là, ça ne va pas. Mes angoisses ne savent pas rester terrées, elles me submergent et finissent par sortir comme un vomissement, irrepressibles. Alors, je pleure, je crie, je m’enfonce les ongles dans les paumes jusqu’à saigner et la litanie retentit. Je ne peux pas, je suis nulle, je n’y arrive pas etc. etc. Sans fin. Ce sont des moments où la mort semble si proche qu’on pourrait la toucher. Je pense aux Détraqueurs d’Harry Potter qui aspirent toute étincelle de joie, tout espoir, toute envie. Voilà comment me laissent mes crises. Seule, exténuée et désespérée. Pendant ce temps, le petit bébé dont j’ai la charge peut crever, je ne suis plus capable de rien. A cause de ces crises d’angoisse, on a jugé que deux jours par semaine ne suffisaient plus. C’est pour ça que maintenant, je suis là toute la semaine, jours et nuits, du lundi après-midi au vendredi soir. ça me convient. Ici, la paralysie est possible, l’angoisse est connue, entendue, écoutée, traitée. Mes petites pilules me font du bien. Ma fille est prise en charge la nuit, par d’autres que moi. Comme ça je peux dormir. Je ne dors pas toujours mais j’en ai la possibilité.

Toute ma vie est désormais rythmée par les rituels hospitaliers, repas, prise des médicaments, art-thérapie et séances de psy. Le reste du temps est une attente. L’attente d’aller mieux. On me dit que ça arrive toujours. Je ne me souviens plus de la dernière fois que j’ai été bien. Mais j’attends.

9h. Ma fille se réveille. Je suis contente de la voir. Elle semble contente elle aussi. Quelle étrangeté. Je la regarde et je la plains de m’avoir pour mère. On me dit qu’elle n’a pas de point de comparaison, que pour elle je suis forcément la mère idéale. Je me dis que c’est heureux, car si elle savait, elle me larguerait là avec mes larmes, ma peine et mes incompétences, et elle s’en irait voir ailleurs si je n’y suis pas.

Je l’aime bien mon bébé, je l’aime même beaucoup mais les soins que je lui prodiguent ne suffisent pas à combler le vide.

On dit parfois que je me retrouve là parce que je n’arrive pas à créer le lien avec ma fille. Ce n’est pas vrai, ce qui me lie à elle est vrai, beau et évident. Ce que j’arrive pas à nouer c’est le lien entre moi et la mère en moi. Aucune fusion n’existe entre ces deux versions, l’eau et l’huile de ma propre personne. J’ai beau secouer de toutes mes forces, rien ne se mêle et je reste là, spectatrice de deux corps non miscibles qui tentent de ne faire qu’un. C’est pitoyable.

Je la prends dans mes bras. Je lui parle en soupesant chacun de mes mots. Je n’ai jamais été quelqu’un de spontané alors qu’elle, l’est totalement. Elle est la personne que j’admire le plus au monde. Elle inspire et expire naturellement toutes les choses que mon prof de yoga cherche inlassablement – et sans succès – à me faire réapprendre : l’instant présent, le lâcher prise, la respiration abdominale. Ai-je déjà été aussi détendue, aussi entière, aussi présente ?

Je l’amène dans ma chambre pour la changer. La psychologue de l’unité vient d’arriver. Elle veut m’accompagner. Bien sûr, je lui dis. J’aime avoir quelqu’un près de moi lorsque ma fille tète, lorsque ma fille joue, lorsque ma fille est changée par moi. Je ne fais rien différemment, mais la présence d’un tiers, même muet, me rassure. S’il ne dit rien, c’est que je dois faire bien. Ou à peu près.

La psychologue est une petite femme replette et joviale, toujours bien habillée. C’est l’été en ce moment, mais on pourrait croire que pour elle c’est tout le temps l’été. Elle le porte dans ses cheveux roux, dans son sourire et dans son regard pétillant.

Elle est la première à m’avoir dit – presqu’ordonné – de m’effondrer pour me reconstruire totalement.

L’effondrement que je ressentais est apparu dans sa bouche comme une nécessité, un point de départ vers l’ailleurs du reste de ma vie.

Elle m’a dit de me mettre au centre. C’était moi le plus important. Pas mon bébé – mon bébé allait bien, notre relation allait bien ; pas mon conjoint – mon conjoint irait bien, il m’aimait, il était fort, il assurait en tant que père ; pas mon entourage. Moi.

C’est cet effondrement qui a enfin fait de la place. Place à l’espace-temps nécessaire pour que l’eau se fasse huile, ou l’inverse, pour que naisse la mère. Au centre de ce grand tout, je me découvre actrice de ma vie, pour la première fois. Je suis importante, me dit-on. Que faire de ça ? Rien, me dit-on encore. Juste intégrer.

Lire France (épisode 1)

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