Yuki

On répétait la nouvelle chorégraphie de Goran. C’était du contemporain sur une composition originale de Michael Lubnik, un polonais. C’est beaucoup de sauts, de roulades, la musique de Lubnik est très percussive avec des tambours, des éclats de cuivre, il faut suivre, le corps doit exploser, tout le temps, c’est très physique. On était sur un passage à 10 danseurs, on devait sauter les uns par dessus les autres, un peu comme à saute-moutons mais il voulait que ce soit très précis, parfaitement aligné sur la musique, on refaisait, on refaisait. J’avais mal depuis le matin, des coups dans le ventre, je me suis dit que j’allais avoir mes règles, c’est très aléatoire tout ça chez moi, un coup oui, un coup non. Comme chez beaucoup de danseuses d’ailleurs. Nos corps savent que nous ne pouvons pas être mères. Enfin, je parle pour moi. Au fur et à mesure de l’entraînement, j’ai eu de plus en plus mal. Au bout d’un moment, alors qu”un autre danseur prenait appui sur moi pour son saut, mes jambes ont cédé, Goran m’a expulsée.

Dans la danse, il ne faut pas espérer de la compassion. La douleur nous accompagne tous les jours, nous passons presque plus de temps à gérer des douleurs qu’à gérer nos pas. Ou du moins nous exécutons nos pas avec la douleur, nous jouons avec elle, nous la contournons, le but est de la leurrer le plus longtemps possible, pas de s’en débarrasser. Quand ça devient trop insupportable, on sort de scène et voilà tout. Du repos, de la kiné parfois, des médocs souvent. J’étais en sueur, je commençais à voir trouble, ça faisait des jours que Goran nous imposait sa folie créatrice. Des marionnettes, pas plus. Dans le vestiaire, j’ai vite cherché ma codéine. J’ai avalé tout ça avec une gorgée de RedBull. J’ai remballé mes affaires, Goran ne me voudrait plus sur son plateau aujourd’hui. Il fallait que je m’allonge, j’avais de plus en plus mal. Comme je l’ai dit, je suis dure au mal, c’est obligatoire dans mon métier. Mais là. Une douleur pareille, ça n’était pas normal. J’ai compris que je n’avais pas le temps de rentrer chez moi.

C’était comme si la douleur était devenue une chose concrète qui voulait sortir de moi. J’ai eu le réflexe de me déshabiller et d’aller dans la douche, je pensais que l’eau chaude me ferait du bien. Je ne sais pas bien décrire ce qui s’est passé ensuite parce que j’ai du m’évanouir, ou sortir de moi, je ne sais pas combien de temps, vraiment, ça pourrait être une heure, ou une minute. D’après ce qu’on m’a raconté ensuite ça n’a pas dû être si long. Quand je suis revenue à moi, j’étais accroupie dans la douche, l’eau coulait coulait et je voyais du sang, plein de sang entre mes jambes et c’était comme si j’avais très envie d’aller à la selle, ça poussait, je ne voulais pas, mais ça poussait tout seul, je me suis dit « Mais qu’est-ce qui m’arrive. » Et là, j’ai vu des cheveux, des cheveux entre mes jambes. J’ai compris d’un coup, j’ai compris qu’un bébé était en train de sortir de moi. Le bébé semblait vivant quand je l’ai attrapé, l’eau coulait sur lui, on était reliés par cet étrange tuyau cartilagineux, il y avait aussi beaucoup de sang.

Comment vous dire quelles décisions j’ai prises et à quel moment ? C’est tellement fou, je ne sais pas. Je ne sais pas comment j’ai eu les réflexes, le bébé enveloppé dans une serviette, l’expulsion du placenta, le ciseau à ongles pour le cordon, . Je savais qu’il ne devait pas avoir froid. Mais le prendre sur moi ? Lui donner le sein ? Pourquoi j’aurais fait ça ? Vous ne donnez pas le sein à un bébé dont vous ne connaissiez pas l’existence quelques heures avant. J’ai sérieusement pensé laisser le bébé dans la serviette, dans un coin et moi, prendre mes cliques et mes claques et rentrer chez moi, bus 87, comme tous les jours. Le fait est que j’étais trop faible alors je suis restée là, couchée sur le sol froid du vestiaire. J’ai étudié le carrelage, cette alternance de carreaux marrons et beiges. Marron, beige, marron, beige, marron, beige, marron-dont-il-manque-un-petit-morceau, beige. Le bébé pleurait-il ? Je n’avais même pas pensé à regarder si c’était un garçon ou une fille. Au bout d’un moment les autres sont sortis de la répétition, il était quoi midi ? 13 heures ?

La panique a vite rempli tout l’espace, j’ai été soulevée du sol, puis j’ai entendu les pleurs. A partir de là je n’ai plus entendu que ça. ça couvrait tout. Les voix des autres, qui me demandaient comment ça allait, les voix des pompiers, ensuite, les sons métalliques des brancards dont les roues se déploient, les portes des camions qui claquent. Plus tard, le sifflement des sirènes. J’entendais ces choses, et par-dessus, les hurlements de cet être issu de moi. Dans ma tête se mélangeaient tant de bruits, du petit chat qu’on égorge à la Gorgone hurlante en passant par le cri de ma mère lorsqu’elle avait trouvé mon père mort. J’avais cinq ans. Les cris de l’enfant contenaient tous les cris de l’univers. Dans le camion j’ai vu qu’on perfusait l’enfant. Il était dans une petite boîte en plexiglas. Les médecins parlaient du bébé en disant « il », je me demandais si ça voulait dire que c’était un garçon où si c’était « il »pour « le bébé ». On me posait des questions, ça va Madame ? Vous m’entendez ? Vous avez mal là ? Et là ? Vous étiez enceinte de combien ? Je n’ai pas répondu. « C’est un garçon ? », j’ai dit. « Oui, oui, Madame, c’est un beau petit garçon. Et comment il s’appelle ce petit ange ? » Gabriel, j’ai répondu. C’était par réflexe. Un ange ? Gabriel. Comme deux mots clés qui se connectent. Je n’aime pas franchement ce prénom, en plus. On roulait, on roulait, j’entendais le roulement des pneus sur la chaussée. ça me berçait, j’avais envie de dormir. Une personne a dit « Dormez, Madame, vous avez tout le temps d’être sa maman ». Je me suis endormie sur cette parfaite dissonance.

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