Jouer, André Stern [Bibli des VI]

Chronique initialement publiée sur Les vendredis intellos

Dans cet ouvrage polymorphe,  André Stern part de sa propre expérience d’enfant éternellement joueur, jamais scolarisé, dans un véritable manifeste pour une réhabilitation du jeu  et un changement profond d’attitude envers l’enfance


« Qu’advient-il d’un enfant qu’on laisse jouer une vie entière sans jamais l’interrompre ? […] Je peux répondre à cette question et cela fait de moi une exception. […] Ce qui m’est arrivé arrive à chaque enfant qui se consacre sans trouble et sans interruption, à ses jeux. Ce qui m’est arrivé arriverait immanquablement à tout le monde pour peu que nous changions d’attitude envers l’enfance. Pour peu que nous cessions de partir d’une idée, d’une méthode, d’une attente, d’un concept, toutes choses qui nous font partir de l’adulte plutôt que de l’enfant. »

Le jeu, disposition spontanée de l’enfant

Partir de l’enfant et de ses dispositions spontanées, voilà le postulat de base de la pensée d’André Stern.

Le jeu en tant que disposition spontanée de tous les enfants, le jeu en tant que principal mode d’apprentissage, le jeu en tant que principe de mutualisation sur la réussite plutôt que sur l’échec, le jeu devrait être valorisé en tant que tel. Il n’en est rien. Un enfant qui joue peut déplacer des montagnes, faire montre d’une concentration et d’une persévérance exceptionnelles alors qu’il ne parviendrait pas à se concentrer sur un exercice imposé plus de quelques minutes. Malheureusement, dans nos sociétés, devenir un adulte, c’est cesser de jouer pour apprendre. Mais qu’apprend-t-on en cessant de jouer si ce n’est à devenir un adulte conforme ?

Alors bien sûr, comment ne pas s’indigner d’un système d’apprentissage par l’échec institutionnalisée par notre système scolaire, de la perpétuation des stéréotypes et de tant d’autres maux prêtés à l’école ?

Mais aussi, comment ne pas culpabiliser d’être un parent banal qui élève ses enfants dans l’ordinaire vulgarité du système scolaire français ?

Si vous êtes déjà adepte de la déscolarisation et/ou que vous ne travaillez pas à l’extérieur de votre foyer, que vous vous consacrez donc pleinement à l’éducation de vos enfants, à temps plein, vous serez certainement conforté•e dans vos choix, vous refermerez le livre avec un sentiment d’intense satisfaction. Si, par contre, vous laissez votre enfant de 7h à 18h à la crèche ou à l’école pour aller travailler comme un•e forcené•e dans ce monde de moutons capitalistes, alors là, vous avez tout faux et André Stern se chargera de vous le faire savoir.

Voilà donc le principal reproche à faire à cet ouvrage : la culpabilisation des parents. A grand renfort de petites citations extraites de travaux de recherche en neurosciences, André Stern nous explique que nous ne faisons rien moins qu’atrophier le cerveau de nos enfants en les éduquant dans le système classique. Nous leur inculquons sciemment le conformisme, la soumission, l’échec. Nous brisons leur confiance en eux. Les mots sont forts mais la bienveillance manque.

J’ai aussi été très dérangée par le fait que l’auteur ne s’appuie que sur son expérience personnelle pour étayer ses arguments, faisant de lui un gourou, plus qu’un penseur.

Un exemple parmi d’autres.

« Lorsque nous sommes à Paris, nous allons souvent avec Antonin dans le parc tout proche. Il y retrouve la balançoire et le toboggan qui lui plaisent beaucoup. Au début de l’après-midi, un certain calme règne : quelques assistantes maternelles sont là, en compagnie de nourrissons et de très jeunes enfants qui jouent et explorent le monde précautionneusement, lentement, silencieusement[…] Au milieu d’eux, Antonin fait figure de géant. Il ne connaît pas de discrimination liée à l’âge, les jeux et les rencontres se déroulent donc très harmonieusement. A quatre heures, les enfants de la maternelle font leur apparition. Ou plutôt : ils prennent les lieux d’assaut. […] Respectueux et courtois comme il l’est, Antonin n’a plus aucune chance d’accéder au toboggan. La seule chose qui compte désormais est d’y dépasser les autres […] »

En somme, il y a le monde ultra capitaliste, ultra concurrentiel, plein de tous les ismes —  racisme, sexisme, spécisme, conformisme.  Et il y a la famille Stern qui, elle, a tout compris.

Et André Stern, l’auteur, de rabâcher que lui qui n’est jamais allé à l’école, a toujours été respecté dans ses rythmes et ses aspirations, n’a jamais intériorisé aucun isme car il n’y a jamais été confronté —  le système scolaire (toujours) étant une machine à fabriquer ces ismes —  que ses parents n’ont jamais fait montre d’une quelconque division traditionnelle des rôles, qu’ils ne l’ont jamais forcé à rien, jamais brusqué, jamais violenté.

Et de nous ressortir les méthodes du père, Arno Stern[1].

Et de nous abreuver d’exemples issus de l’observation des fils, Antonin et Benjamin, enfants parmi les enfants, petits cobayes parfaits de leur papa parfait.

A l’arrivée on parle moins des vertus du jeu que des vertus d’un mode de vie « à la Stern ».

Le livre est même illustré de photos de famille, pour l’essentiel.

A la première lecture, j’ai donc surtout été irritée.

Puis, heureusement, certaines des réflexions proposées dans l’ouvrage sont arrivées jusqu’à moi. Au premier rang desquelles le concept de décroissance appliquée à notre relation aux enfants. Je réalise que je passe mon temps à applaudir ma fille, à la féliciter pour ses nouvelles acquisitions mais également à la corriger, à lui expliquer, à la stimuler. En somme, je veux qu’elle apprenne. Je veux qu’elle progresse. Je suis dans le faire, sans doute un peu pour combler le vide, peut-être un peu aussi pour qu’elle soit adaptée, et surtout pour me rassurer mais

« Dans cette société qui prêche actuellement un style de vie chaque jour plus rapide, plus efficace, plus orienté vers la performance, nous vivons une escalade du volontarisme pédagogique et une mercantilisation de l’enfance. Notre dernière liberté reste cependant celle de nous tranformer, d’avoir des convictions et de vivre d’après elles.

La non violence, le désarmement, la décroissance, l’écologie, le retour à l’essentiel… commencent tous par une nouvelle attitude envers l’enfance. Et si “moins” s’avérait être “plus” ?

Moins d’ironie.
Moins de matériel.
Moins d’apprêt.
Moins d’adaptation.

Moins d’intention.
Plus d’authenticité.
Plus de connexion.
Plus de collectif.
Plus de franchise.
Plus de confiance. 
»

Non, Monsieur Stern, je n’ai aucune intention de retourner à la Terre pour éduquer moi même mes enfants dans le Vaste Monde, mais voilà ce que j’ai appris en vous lisant, et qui me permet de me rassurer sans culpabiliser : je dois juste faire moins et être plus —  ce qui me semble à ma portée.

[1]Arno Stern est le fondateur de la Sémiologie de l’Expression – une discipline scientifique dont le principal lieu d’expérimentation est le Closlieu. Ce lieu créé en 1950 offre un cadre propice à l’expression de la Formulation, une forme d’art brute et universelle permettant de toucher à l’essence de l’être lorsqu’elle s’exprime dans un lieu préservé de toute pression et de toute compétition. Cette Formulation est plus connue sous le nom du Jeu de Peindre.

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