Assez ! Ode à la mère suffisamment bonne

Ton bébé pleurait sans discontinuer depuis de longues heures, de ces pleurs de décharge qui, effectivement, font comme un courant électrique le long de l’échine. Tu l’as pris sous les aisselles, tu as mis ton visage à la hauteur du sien, tu l’as regardé droit dans les yeux, qu’il a de la même couleur que ceux de son père, ces yeux immenses aux cils interminables, qui d’habitude te font penser « Quel miracle ! » ; et ton regard n’était ni tendre ni bienveillant ; et tu as crié, très fort, très froid : « Mais qu’est ce que tu VEUX, P*****, TU ME FAIS C**** !!! » Et tu l’as senti, ce sursaut dans tes avant-bras, cette envie de lui faire payer. Et tu as vraiment, vraiment failli le secouer. À la place, tu as posé ton fils dans son transat, sans même l’attacher, puis tu as crié jusqu’à ce que ta gorge brûle.

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Tu avais repris le travail depuis deux mois déjà. Tu es coiffeuse. Tu voulais prendre six mois, rapport à l’allaitement, c’est mieux il paraît, mais ton patron t’a laissé pile-poil la durée légale de ton congé de maternité, pas un jour de plus. Ton bébé avait donc à peine cinq mois lorsque cette nuit-là, il s’est réveillé à 1 h puis à 4 h du matin comme il le faisait immuablement depuis des semaines. Entre 2 h du matin, heure à laquelle tu avais réussi à le rendormir, et 4 h, tu n’étais pas parvenue à trouver le sommeil. Tu pensais à la fatigue du lendemain, cette fatigue qui se déposait en strates chaque jour plus épaisses dans ton cerveau, dans ton ventre, qui t’empêchait de manger, qui t’empêchait de réfléchir, qui te faisait faire des épis et oublier les mamies sous leurs bigoudis. Cette fatigue-là t’empêchait même de dormir. Alors à 4 h, tu l’as entendu. Tu as sorti une jambe du lit, l’élan était bien là qui te poussait à te lever. Mais tu as senti le froid de l’air et le noir de la pleine nuit. Puis tu as vu les boules Quiès sur la table de chevet. Deux d’entre elles étaient fichées dans les oreilles de ton mari. Tu en as saisi une paire, tu les as roulées quelques secondes entre tes doigts, le bébé pleurait. Tu as ôté le coton filandreux autour de la cire, tu as façonné les petites boules rosâtres, tu les as insérées dans chacun de tes deux conduits auditifs. Tu n’as pas dormi. Mais tu ne t’es pas levée.

Tes légumes, tu les avais achetés au marché, ils étaient bio et « de saison ». Tu les avais brossés, lavés à l’eau fraîche et fait cuire à la vapeur, pour garder toutes les vitamines. Tu les avais mixés en purée parfaitement lisse — Knorr n’aurait pas fait mieux — avant d’y ajouter une touche de beurre d’Échiré et une toute petite pointe de cumin, celui si parfumé de l’épicier de la rue du Caire. Et l’enfant n’en a pas voulu. Il a propulsé sa langue en avant, tourné la tête tant et tant, s’est rejeté en arrière à s’en briser les vertèbres. Il n’en a pas voulu. Alors toi, tu as forcé l’entrée de la petite bouche, tu as crispé tes muscles pour que ça rentre, tu as poussé trop loin la petite cuiller intelligente qui dit quand la purée est trop chaude (elle blanchit au bout lorsque la température dépasse les 37 °C), déclenchant chez le petit récalcitrant un haut-le-cœur de potiron. Ce repas gastronomique, il allait l’avaler, fut-ce par les trous de nez.

Plein de fois tu as craqué, depuis six mois, deux ans, seize ans que cet enfant est le tien. Tu n’as pas été la mère que tu voulais être et tu t’es détestée pour ça, comme nul autre ne saurait te détester. Parfois même, ça t’a réveillée la nuit : et s’il était traumatisé ? Et si j’avais brisé sa confiance en lui ? Et si c’était ma faute cette peur de l’échec, qu’il a ? Et si c’était moi qui avais induit ce caractère timide/bagarreur/renfermé/téméraire ? À trop imposer mes humeurs, n’aurais-je pas étouffé sa personnalité ? Est-ce vraiment lui qui veut faire de la danse/de la cornemuse/de la mandoline/du basket/du cirque/du hockey sur gazon/du curling/une prépa littéraire/une école d’ingénieur/un service civique/un petit tour dans l’armée ? ou est-ce pour me faire plaisir/me faire chier ?

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Tu te rappelles qu’à sa naissance, on t’a affirmé que ce bébé, qu’on pouvait qualifier de « facile » voulait te protéger, toi que sa naissance avait ébranlée jusqu’aux fondations. Tu te rappelles que lorsqu’à deux ans, il ne parlait pas, ou à peine, le pédiatre a émis l’hypothèse qu’il puisse être autiste, sans doute à cause d’un défaut de lien entre vous. Tu as entendu, à la télé, le ministre de l’Éducation nationale dire qu’il allait sucrer leurs allocations aux parents dont les enfants se rendaient coupables de violences. Un autre ministre (ou était-ce un maire ? Un député ? Pas une mère célibataire en tout cas !), ailleurs, une autre fois, avait proposé la même chose pour les parents dont les enfants se rendaient coupables d’absentéisme scolaire. Tu as bien entendu : les parents sont responsables, sinon coupables. Tu as intériorisé l’idée selon laquelle tout ce qui arrive à cet enfant est TA faute.

Tu ne vois pas, autour de lui, son père, ses grands-parents, ses tantes, oncles, parrain, marraine, sa maîtresse de CE1 qui lui a donné le goût des arts plastiques, son prof de français de 6e qui lui a fait découvrir Ovide, dont il connaissait ensuite les Métamorphoses par cœur, son prof de techno de 5e qui lui a fait fabriquer un petit moteur, détonateur de sa passion pour la mécanique. Tu ne vois pas les copains, les copines, les surveillants, les entraîneurs de sport et les profs de musique. Tu ne vois pas que tu n’es pas seule, responsable, de TOUT.

Tu ne vois pas que ces fois où tu as crié, claqué les portes — le mur du couloir reste éraflé d’une longue fissure, stigmate de ta colère — brisé des choses, jeté des jouets à travers la pièce, été injuste, violente, ces fois où tu as exigé, commandé, où tu t’es impatientée, où tu n’as pas été sympa, ni compréhensive, ni bienveillante — « Sois cool », t’as dit ton mari, non, tu n’as pas été cool ; tu ne vois pas que ces quelques fois ne sont pas représentatives de toutes ces fois où tu en as fait juste ASSEZ. Assez de bisous, assez de câlins, assez de patience, assez de légumes intercalés dans beaucoup de pâtes, assez de bienveillance, assez de maternage, assez de sorties, assez d’erreurs, assez d’amour.

Tu n’es pas imparfaite puisque la perfection n’existe pas. Tu es juste assez !

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10 commentaires

  1. Ah ben il tombe à pic cette article chère daronne ! Il se trouve que j’en ai ASSEZ ! Là, maintenant, tout de suite. C’est la deuxième semaine où je dois faire face, à peu près seule, aux différents maux et bobos que mes enfants attrapent. Un 1er tour chez le docteur, la pharmacie pour mon fils et rebelote pour ma fille cette semaine. Satanée grippe, disons-nous ! Ah et bien oui, c’est la période ! Allez ça va passer ! disent certains. Certainement, mais j’en ai marre. Même si une petite voix me répète sans cesse : »ne te plaint pas, y a pire. tes enfants n’ont juste que la grippe! » Ma vie active me manque, ma vie de femme me manque. J’ai l’impression d’être cantonnée à mon rôle exclusif de mère et j’en ai assez d’être enfermée (au sens propre). Mais c’est incroyable comme la mère est toujours appelée en premier dès que les enfants ne vont pas bien par les différentes structures qu’ils utilisent. L’école par exemple. Enfin, ça fait du bien de se lâcher un peu, même si je vous avoue que tout à l’heure, les gros mots ont fusé dans la maison pour d’autres raisons ! De toute façon, ça ira mieux c’est sûr.
    Sacré aventure la parentalité !

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    • Merci pour ce témoignage! Personne ne voit ce qui se passe derrière les portes fermées et la fatigue des mères est injustement minimisée. Et quand finalement on s’enerve, on s’entend dire : Mais pourquoi tu t’énerves ? Ce qui est encore plus énervant! Courage! La grippe passera et un jour, les enfants seront grands et capables de s’amener eux mêmes chez le médecin ou ailleurs 😉

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    • C’est clair qu’ils peuvent être vraiment relous ! Ils savent exactement où appuyer pour nous faire dégoupiller en plus. Il faudrait voir toutes les fois où on y arrive plutôt que les rares fois où on craque mais nous sommes si dures envers nous mêmes !

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  2. Merci beaucoup pour ce récit tellement vrai. Moi aussi j’ai eu envie de secouer mon bébé, mais je l’ai juste posé avant de commettre l’irréparable. Moi aussi j’ai forcé la bouche de mon bébé car il ne voulait rien avaler et que j’étais à bout. On est jamais assez bien, notre entourage nous le fait bien remarquer à coups de bons conseils non sollicités.

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