Ambivalences

Hier, on m’a demandé quand j’avais, pour la première fois, éprouvé la certitude de mon amour pour mon enfant. Je me suis retrouvée presque incapable de répondre. Avais-je déjà goûté cette sorte de révélation qui fait apparaître l’évidence suivante :  « Je l’aime » ? Sans doute, par fulgurances, peut-être. Mais jamais cet « amour », puisque c’est ainsi qu’on l’appelle, ne m’est apparu vierge, brut, massif, évident. Jamais il ne m’est apparu monochrome. Il a toujours été teinté d’une infinité d’autres émotions, contradictoires, diverses. Je l’aime. Mais pas tout le temps, pas tout le temps avec la même force, parfois beaucoup, passionnément, mais parfois pas du tout. Et parfois je peux l’aimer passionnément et pas du tout mais en même temps.

stones-1372677_960_720L’ambivalence maternelle ou comment , dès la grossesse, désirer cet enfant, puis regretter puis vouloir à nouveau. Cette grosseur, tantôt monstruosité — alien, tumeur, anomalie, douleurs, nausées ; tantôt douceur — pulsation, vaguelette, caresse, fusion, jouissance.
Neuf mois c’est atrocement court. Neuf mois c’est terriblement long.
Attente. Impatience et effroi à l’approche du passage qui nous ouvrira en deux : l’accouchement.
Douleur et plaisir.
Le tout-petit, si dépendant, si cannibale, l’adorer, le regarder des heures entières, s’émouvoir du moindre rictus. Le détester. Haïr ce sourire aux anges qui ne nous est pas adressé, haïr ce besoin qu’il a de nous, haïr sa débilité. L’adorer. C’est moi qui ai fait ça. C’est moi qui ai fait ça ? Il n’aime personne plus que moi. Je suis indispensable. Au secours ! Je suis indispensable ! C’est moi qui ai fait ça !
Ma vie commence. Ma vie est fichue.

Plus tard, l’autonomie.
J’en suis là. Elle a trois ans et quelques.

Mes contradictions heurtent violemment les siennes. Ça fait des étincelles. Viens, laisse-moi. Porte moi comme un bébé, maman. Arrête de m’aider, maman. Débrouille-toi toute seule, chérie. Tu sais faire, tu es grande. Pas comme ça, pas comme ça. Attends je vais t’aider.

Des rires vertigineux. La joie.
Des colères monumentales que les vents lui ont soufflées.

Mon souffle à moi, court, haletant, au moment d’encaisser. Le sel de la vie sur mes plaies de maman. Une fois, deux fois, dix fois. C’est trop. Ma vie est foutue, ma vie est gâchée.

Et aussi des discussions plus passionnantes qu’avec n’importe quel adulte. La vie, la mort, la pluie, le beau temps, comment suis-je sortie de ton ventre, pourquoi tu saignes, pourquoi faut-il jeter la brique de jus de fruits dans une poubelle différente. Les dix mille pourquoi par 24 heures qui laissent la bouche sèche et le cerveau essoré. C’est que les questions sont parfois simples mais parfois compliquées.

Je peux regarder un dessin animé ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ?Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? Hein ? …

Elle est vive, sensible et intelligente. Elle me flatte avec son vocabulaire, aligne les mots tout neufs comme des perles sur un collier qu’elle m’offre. Regardez cette enfant, comme elle parle. J’exulte. En bref : je suis fière. Une fierté promptement oubliée lorsque l’enfant fulmine, toute en rouge, en morve et en hurlements au milieu d’un marché. Raconter : on s’en fout du regard des autres. Ressentir l’inverse. Se débattre alors, pour faire cesser. Échouer. S’en vouloir.

Culpabilité, ambivalence, sœurs siamoises.

Pour la psychacouv-ode-mere-suffisemment-bonnenalyste Michèle Benhaïm, « [… ] il y a bien un « au-delà de l’amour maternel » Cet au-delà, on le situera du côté de la haine, non pas comme un sentiment qui annulerait l’amour, mais comme un sentiment qui le traverserait. » Dans ce contexte, la haine n’est pas considérée comme l’inverse de l’amour mais comme son complément. Cette part de haine permettrait notamment, en tempérant l’amour inconditionnel et sans limites, d’apporter une réponse mesurée aux besoins de l’enfant. Elle serait également essentielle pour se distancier, permettre à chacun de s’« individuer » : les besoins de mon enfant ne sont pas les miens, ses désirs, réussites et échecs ne sont pas les miens, mon enfant ne m’appartient pas. Pour Michèle Benhaïm, l’ambivalence maternelle est donc nécessaire, constitutive de ce qui fait la mère « juste assez mais pas trop » aimante. Ça me rassure.

Et s’il y a certes un « au-delà de l’amour maternel », il y a aussi un « au-delà de la mère tout court ». Cet au-delà, c’est la femme, et, une fois n’est pas coutume, je citerai Beauvoir  : « la femme n’incarne aucun concept figé ; à travers elle s’accomplit sans trêve le passage de l’espoir à l’échec, de la haine à l’amour, du bien au mal, du mal au bien. Sous quelque aspect qu’on la considère, c’est cette ambivalence qui frappe d’abord. » Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949, p. 237.

Si Simone l’a dit, alors je ne m’inquiète pas.

Et vous, comment ça va ?

7 commentaires

  1. Comme d’habitude, ton texte est percutant, « bousculant », dérangeant et… Tu oses écrire ce que j’ai ressenti , ressens encore parfois, dans mon vécu de mère mais aussi d’épouse, de sœur….
    Ambivalences , bien sûr…
    Alors merci d’écrire ces mots dans lesquels je me retrouve tellement souvent.🥰

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    • Merci à toi pour ce message. J’écris pour moi, par passion et par nécessité, mais j’écris aussi avec l’espoir que d’autres femmes, ailleurs, quelque part, partagent ce que je ressens. Quand je sais que c’est le cas, mon bonheur est immense. Merci ❤️

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  2. Cela me rappelle un texte que j’avais écrit quand mon fils avait quelques semaines et où je racontais que je n’avais pas été submergée par une vague d’amour soudaine lorsque j’ai appris que j’étais enceinte (je me sentais surtout possédée). J’y parlais d’un lien qui se tissait au fur et à mesure si je me souviens bien

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    • Merci pour ce commentaire. Perso, pendant la grossesse, j’ai été envahie alternativement par une plénitude quasi mystique et par une grande terreur. Tout était très fort mais dans des mouvements assez contrastés voire contraires. L’idée d’être « envahie » me parle bien (pour décrire l’état de grossesse mais aussi ce qui peut parfois advenir plus tard, quand on se sent dépassée ou qu’on manque d’air)

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