Quand ça passe

Voilà bientôt trois ans que ma fille est née. Ceux qui me lisent régulièrement savent que sa naissance a été une énorme claque. Vous me direz, c’est souvent le cas. Parfois on fait face, on compose, parfois pas. Moi, je n’ai pas pu. Pendant plusieurs mois, j’ai vécu en apnée. L’hôpital, les psychiatres et les petites pilules sont devenus mon quotidien. Pour d’autres, c’était l’été, il faisait chaud, les cigales chantaient, comme d’habituuuuude. Pour moi, ce fut l’attente, l’ennui, l’angoisse, la peur. Entre quatre murs, avec mon bébé mais sans mon mec, sans ma famille et sans wifi, j’ai attendu que ma propre naissance de mère vienne enfin faire écho à la naissance de ma fille. C’était long, c’était dur, et c’était chiant.

J’ai vécu un tel tsunami et j’étais tellement en colère, furieuse qu’on m’ait trompée sur ce qu’était la maternité, que j’ai pensé n’avoir jamais fini de dire cette maternité là, la mienne, et celle de tant de femmes.

Cette maternité qui enserre le cœur dans un étau, qui nous fait dire j’ai peur et je regrette, celle qui nous fait penser qu’on serait bien mieux ailleurs, et le bébé, bien mieux sans nous. Cette maternité là transforme chaque jour en épreuve. J’ai mis plus de trois mois à me lever le matin sans boule au ventre. J’ai mis encore bien plus de temps pour que cette impression de me regarder d’en haut, ce sentiment de jouer à la maman — avec le risque qu’à chaque instant, quelqu’un me dénonce : usurpatrice, menteuse, manipulatrice — disparaisse. J’étais persuadée que même mon bébé n’était pas dupe de la supercherie, elle voyait bien combien j’étais empotée, elle aurait certainement préféré une autre maman. « Elle n’en connaît pas d’autre » me disaient les psychiatres. « La pauvre », pensais-je.

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Tout était à inventer et nous l’avons fait.  Malgré les doutes, inhérents à la personne humaine en général, aux femmes et aux mères en particulier, je suis fière et heureuse de la mère que je suis aujourd’hui, les fondations sont solides, ça tient. Petit à petit, sur des bases si fragiles, à force de parler, parler, parler, écrire, écrire, écrire j’ai construit une identité maternelle en béton armé.

J’aime ma fille de toute l’envergure de mes bras, de toute ma hauteur, de toutes mes forces, je l’aime jusqu’à la lune… et retour. Je suis fan d’elle, je la trouve brillante, drôle, espiègle et, damn, ce caractère! Je la trouve si belle, aussi. Des fois, je passe une heure à regarder ces petites vidéos qui saturent mon téléphone et m’ont obligée à augmenter mon forfait iCloud — on me dit que je n’ai plus d’espace que je dois faire de la place. Mais tous les mégas et les gigas de la Terre ne suffiraient pas pour stocker notre histoire ;  comment choisir entre toutes ces premières fois ? Sur les photos, je zoome sur ses deux yeux bruns, reflets de tous les possibles. Je me dis sans y croire que c’est moi, c’est nous, qui avons fait ça : un joyau dans le Monde.

Je pensais n’avoir jamais fini d’écrire la maternité blessée mais avec le temps je me réconcilie avec mon histoire, je me pardonne, je prends confiance et je peine chaque jour un peu plus à retrouver la douleur.

Ça passe, et j’oublie.

Pourtant tout n’a pas été dit, loin de là. Chaque année, des dizaines de milliers de femmes continuent de se dire je ne suis pas à la hauteur, qu’ai-je donc fait, qui est cet enfant que l’on m’impose, qui est cet inconnu que l’on m’exhorte à aimer, je voudrais partir, disparaître, je n’ai plus goût à rien, je suis nulle et méprisable, ma mère était meilleure que moi, ce bébé est insupportable, pourquoi pleure t’il tout le temps, je ne voyais pas les choses comme ça, j’aurais préféré une fille, ce prénom est affreux, dix ans à attendre un enfant pour ça…

Pour elles, pour eux, je voudrais me souvenir de cette douleur vive qui attise les mots que je veux leur donner. Mais j’oublie, et ça passe, et bientôt, mes mots se tariront. Parce que je n’ai plus mal, parce que j’ai guéri, parce qu’on ne peut pas souffrir toute sa vie. Avant que j’oublie pour de vrai, que je sois comme ces vieilles dames qui disent : « Profitez-en, ça passe si vite ! » ; avant que je verse moi aussi dans les clichés, je veux vous dire que c’est dur, très dur, mais que ça passe.

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Et aussi  je veux vous dire joyeuse ❤️ Saint-Valentin❤️ même si on le sait que c’est qu’une fête commerciale 🎉

4 commentaires

  1. Beau texte dans lequel je me reconnais pas mal. Pour moi, ça a été plus tard la claque, la culpabilité, le « je ne serai jamais capable », « je voulais pas un enfant comme ça ». Après la séparation d’avec son père. Il a 7 ans, il est merveilleux et je suis si heureuse de l’avoir. Bisous

    Aimé par 1 personne

  2. Même année, même tsunami, même béquilles pour enfin arriver à se dire qu’on est mère à part entière…
    Et même admiration pour ma fille, en fait j’aurai pu écrire ce texte mot à mot.
    Pour nous reste encore le traumatisme ce ce tsunami à évacuer en couple…mais tout s’oublie petit à petit

    Aimé par 1 personne

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