Vendredi on lit : Maternité, de Françoise Guérin

« Le jour où l’on cessera de mettre le baby-blues à toutes les sauces, les mères en difficulté parviendront peut-être à se faire entendre. »

Maternité couvC’est par ces mots que se termine mon entretien avec Françoise Guérin. Pour l’association Maman Blues, dont j’anime la newsletter sur Facebook, l’auteure de l’indispensable Maternité a accepté de répondre à mes questions. Ce livre, dérangeant, tendu, radical tient à l’essence de la maternité telle que je l’ai vécue ; violente, brutale,profondément déstabilisante. Selon moi, un des meilleurs ouvrages écrits sur la difficulté maternelle.

La daronne perchée : En tant que psychologue et psychanalyste, vous avez beaucoup travaillé auprès des parents et nourrissons. Comment avez-vous construit le personnage de Clara ?

Françoise Guérin : Clara est un personnage de fiction. Elle n’est inspirée par aucune des femmes que j’ai rencontrées dans mon exercice professionnel et heureusement ! J’ai voulu qu’elle soit un peu représentative de ce que beaucoup de femmes traversent mais évidemment, j’ai fait des choix. Je l’ai dotée d’une vraie personnalité, forte, combative.

Il ne s’agissait pas de laisser croire que la dépression postnatale était le fait de femmes faibles ou sans caractère, comme on l’entend parfois.

De même, je l’ai située dans un milieu social aisé et cultivé car on croit trop souvent que les difficultés maternelles sont corrélées à des difficultés sociales or cela n’a rien à voir.

LDP : Êtes-vous d’accord avec la dénomination de « difficultés maternelles » telle que nous l’employons chez Maman Blues ?

FG: Le terme de difficultés maternelles a l’avantage de ne pas « pathologiser » et d’ouvrir le champ, plus largement, à toutes les femmes qui souffrent après une naissance. J’ai toujours pensé que Maman-Blues avait fait un très bon choix. Dans Maternité, je n’ai pas souhaité trancher pour laisser à chaque lecteur la possibilité de s’identifier au personnage. Quelle mère n’a pas ressenti plus ou moins du désarroi après une naissance ? Quelle mère ne s’est pas posé des questions existentielles, comme Clara ? Une naissance est un profond et nécessaire remaniement psychique qui fait qu’on peut se sentir vaciller, perdre ses repères ou même avoir l’impression de devenir folle. […] Au fond, le nom que cela porte est moins important que l’urgence et la qualité du travail à engager pour aller mieux. […] Quelle que soit la pathologie qui atteint une femme dans le post-partum, il faut se souvenir qu’elle est plutôt de bon pronostic car elle se traite bien. On peut aller mal, voire très mal, après une naissance et revenir à la normale (si tant est que la normale existe…) avec des soins bien conduits : une psychothérapie régulière ou une psychanalyse, c’est essentiel, un traitement médicamenteux si nécessaire et, dans certains cas, une hospitalisation dans des lieux adaptés comme les unités mère-bébé.

LDP : Clara est obsédée par la cohérence, l’ordre, le contrôle, la maîtrise. Est-ce que ce sont des traits de caractère que l’on retrouve fréquemment dans les profils de mères déprimées ou psychotiques ?


FG : Il n’y a pas vraiment de profil type car ce qui peut conduire une mère à se sentir mal après une naissance repose sur une conjonction d’éléments. Rien de prédictif, donc, et c’est heureux… Mais il est vrai que les femmes qui ont une tendance à beaucoup contrôler leur environnement risquent d’être particulièrement mises à mal par la maternité car rien de tel qu’un bébé pour mettre le désordre. […] Ils génèrent un désordre inversement proportionnel à leur âge qui peut entamer sérieusement les défenses de certaines mères pour qui ménage et organisation sont des valeurs rassurantes car elles leur donnent le sentiment d’être de « bonnes mères qui assurent ». Ces mères craignent plus que tout le jugement des autres et tentent souvent de maintenir l’appartement à flot quand la seule consigne valable, dans le post-partum, serait de faire la sieste ou, au moins, de s’allonger dès que le bébé est couché. D’où l’importance de réclamer des congés de paternité dignes de ce nom pour se répartir le travail dès les premiers mois.

LDP : Les jeux de mots, lapsus, néologismes sont omniprésents dans ce livre. Cette importance des mots vient pourtant s’apposer sur une maternité indicible, insupportable. Que viennent révéler les mots dans cette histoire ?

FG : Maternité est d’abord un livre sur la parole. On peut y voir les effets du langage sur le corps, sur l’image de soi, sur les représentations de l’autre et du monde. C’est particulièrement saillant quand on voit que Clara n’a d’autres mots, pour parler à son bébé que ceux qui lui ont été adressés et qui l’ont façonnée, enfant. […] On voit bien l’impact, sur l’héroïne, des paroles qu’elle a reçues. Et combien elle cherche avant tout à pouvoir parler à quelqu’un et qu’on lui parle. Pour Clara qui s’est toujours sentie très seule, ce qui compte, c’est de formuler ce qui l’angoisse à présent qu’elle est mère. Enfant, faute de mots pour cerner ce qui la ravageait, elle a dû en inventer, quitte à créer, à partir de la langue commune, les néologismes qui permettaient de se formuler son vécu singulier. Cela m’amène à un point essentiel.

À qui peut-on vraiment parler dans la vie ? À qui peut-on s’adresser lorsqu’on devient mère et qu’on se sent vaciller ? Qui peut entendre, accueillir cela sans jugement, sans se sentir blessé ? Qui va écouter sans se dérober, supporter d’entendre de quoi il est question sans répondre dans la précipitation, sans banaliser ?

Ce n’est pas par hasard si, dans la deuxième partie du roman apparaît le personnage de la psychanalyste.

LDP :  La question centrale de l’ouvrage est le rapport à la mère. Clara et sa sœur ont été, et sont encore, victimes d’une mère toxique. Comment devenir mère lorsqu’on a été victime de maltraitance ? L’explosion psychique est-elle inévitable ?

FG : Je n’aime pas ce terme de « mère toxique » qui ramène les mères au niveau du déchet à enfouir. Mais il est vrai qu’une mère peut être maltraitante, le plus souvent à son insu, du fait, par exemple, de graves souffrances psychiques, d’un isolement trop grand, d’une difficulté conjugale dont l’enfant devient le symptôme. […] Dans bien des cas, le parent croit agir pour le bien de l’enfant en imposant ses certitudes, en exigeant de lui ce qu’il n’a pu obtenir de lui-même. […] Il y a un proverbe qui résume cela : « L’enfer est pavé de bonnes intentions. » […] La grossesse et la naissance risquent, bien sûr, de faire résonner ce qui n’a pas été élaboré, c’est pourquoi il est recommandé de se faire aider quand on a subi des choses compliquées. Certaines femmes font une démarche spontanée de psychothérapie ou de psychanalyse en amont d’une naissance, par crainte de reproduire, crainte de la violence que le bébé pourrait faire surgir en elles. C’est souvent très aidant. D’autres viennent plutôt pendant la grossesse ou après la naissance, quand la souffrance devient insupportable. Aller voir un psy continue de faire peur, ce qui est navrant quand on sait l’aide essentielle que cela peut apporter, notamment au moment où les émotions de la maternité viennent rebattre les cartes.

LDP : Vous abordez la question de la régression avec beaucoup de sensibilité dans l’ouvrage, au travers du personnage de Lisbeth, la nounou, qui devient pour Clara une mère de substitution. Pourquoi est-il si important de régresser lorsqu’on devient mère ?

FG : Il s’agit moins de régresser que de lâcher un peu ses défenses et ses certitudes pour se laisser atteindre, toucher par la fragilité du bébé et se mettre à sa portée. En rencontrant la nounou, Clara semble pouvoir enfin se mettre au contact du bébé qu’elle a été, éprouver ce que c’est que d’être un nourrisson avide de lien à l’autre, entrer dans une rêverie qui la fait tomber de sa position haute et hautaine. Elle ressent moins de colère envers son bébé.

LDP : La question de la nourriture, du lait, est un autre thème central de l’ouvrage. Clara redoute l’allaitement autant qu’elle s’y accroche. L’enfant, lui, fuit, se protège, pour tomber peu à peu dans une véritable anorexie du nourrisson. Quels enjeux y a-t-il autour de la nourriture, qu’elle soit organique ou affective ?

FG : Ce n’est pas pour rien qu’on parle de nourrisson ! […] Le nouveau-né, même lorsqu’il arrive à terme, vit une forme de prématurité qui le rend immensément dépendant de son entourage pour tout ce qui concerne sa survie. Le bébé qui a faim crie de manière impérieuse, lancinante. C’est d’abord autour de ce besoin primaire insistant, six à huit fois par jour, que la rencontre va avoir lieu. C’est une rencontre des corps parfois difficile à supporter pour certaines femmes. Biberon ou sein, peu importe, car l’essentiel est qu’autour de cette faim et du nourrissage se crée un espace propice au lien. […] Le lait est, par excellence, le lieu où se déploient tous les fantasmes parentaux : être un bon parent qui donne une bonne nourriture et assure ainsi la survie de son enfant. Les premières inquiétudes peuvent surgir là : le lait est-il bon (suis-je une bonne mère ?) Le bébé a-t-il assez mangé ? Va-t-il maigrir, tomber malade, mourir par ma faute ? Ou bien va-t-il manger trop et grossir, être rejeté et finir par rater sa vie à cause de ce biberon supplémentaire donné un jour où l’on ne sait plus quoi faire pour le calmer ? Cela peut paraître irrationnel mais quand on est parent d’un bébé (surtout si c’est le premier), on est irrationnel en raison de la responsabilité immense qui pèse sur la parentalité. […]

LDP : Vous abordez sans détour la peur de l’inceste au travers de ce qu’on appelle des phobies d’impulsion. Clara a d’infinies difficultés à changer sa fille, à la baigner car elle s’imagine lui faire du mal.  Que sont les phobies d’impulsion et que révèlent-elles ?

FG : Les phobies d’impulsion sont un symptôme très fréquent dans le post-partum. Cela se présente de la manière suivante : dans certaines circonstances précises, lorsqu’elle est seule avec son bébé, la mère est saisie d’angoisse à l’idée qu’une force inconnue, surgie du fond d’elle-même, la pousse brutalement à faire du mal à son bébé et craint, en raison de sa fatigue, de n’avoir pas la force d’y résister. Elle met alors en place toutes sortes de stratégies d’évitement. La principale consiste à éviter d’être seule. Elles attendent le retour du père avec l’œil sur la pendule et il n’a pas intérêt à être en retard ! Ces phobies d’impulsion sont assez caractéristiques et je les détaille dans mon roman. C’est la peur, par exemple, de laisser tomber le bébé du balcon, de le laisser glisser au fond de son bain, de le frapper avec un couteau. J’insiste : c’est une angoisse contre laquelle la mère lutte de toutes ses forces. On n’a pas affaire à une mère violente qui projette consciemment de faire du mal à son bébé. Le premier remède est d’en parler à son psy qui aidera à saisir ce qui se joue, sur le plan inconscient. Mais c’est aussi le signe qu’il faut que la mère confie un peu son enfant car elle n’en peut plus. L’épuisement maternel et la sensation d’être enchaînée à son bébé est une cause des phobies d’impulsion.

Pouvoir sortir sans le bébé, s’aérer la tête, voir des copines, parler d’autre chose, ou, tout simplement, dormir profondément pendant que le bébé est gardé, c’est essentiel pour faire reculer cette angoisse. Le meilleur cadeau de naissance qu’on peut faire à des parents, c’est de leur offrir quelques heures de répit chaque semaine.

MB : À propos de l’entourage, j’ai une question très simple. Pourquoi personne ne l’aide ? Face à une femme manifestement au bord du gouffre un tel abandon collectif est-il possible ? Clara attend vraiment de toucher le fond pour remonter. Doit-on vraiment en arriver là ?

FG : J’ai une théorie qui vaut ce qu’elle vaut : personne n’a envie de savoir qu’une mère peut aller aussi mal que Clara après une naissance. Personne ou presque ne veut se confronter à cette idée. Chut ! Silence ! Parlons d’autre chose… La raison principale pourrait être que chacun, a priori, a débuté son existence comme bébé. On n’y coupe guère. Alors, admettre qu’une mère peut pleurer de tristesse au moment où elle devient mère, qu’elle peut déprimer, se sentir mal au point d’avoir parfois envie de mourir, ou bien être persécutée par son bébé, comme Clara, et le rejeter, c’est mettre en doute le mythe de la plénitude maternelle et ouvrir la boîte de pandore des questions sans réponses : et si ma mère ne m’avait pas désiré ? Et si ma naissance, loin de la combler, l’avait plongée dans la dépression ? Et si j’avais été, bébé, plongé dans un bain de tristesse et d’angoisse, au lieu du paradis perdu qu’on m’a toujours vendu  avec ces icônes de mères rayonnantes de bonheur ? Savoir nous expose à bien des tourments… Les mères que je reçois témoignent bien souvent de la manière dont elles ont appelé à l’aide et reçu beaucoup de réponses stéréotypées, de conseils mielleux et de leçons de morale avant d’être adressées, parfois tardivement, en consultation spécialisée.

LDP : A la lecture de votre ouvrage, plus personne ne saurait confondre cet état de crise profonde avec un « gentil » baby-blues…

FG : Oui, je vous remercie de le dire. Le jour où l’on cessera de mettre le baby-blues à toutes les sauces, les mères en difficulté parviendront peut-être à se faire entendre. Le mot baby-blues est dévoyé. Il est devenu l’instrument du déni des proches et de certains soignants qui s’empressent, avec ce terme, de boucher la question posée par les mères. « C’est un baby-blues » s’assortit généralement d’une petite phrase assassine : c’est un baby-blues, ça va passer. C’est les hormones. C’est la fatigue de l’allaitement. C’est normal. C’est le métier qui rentre. C’est le lot de toutes les femmes. Il faut souffrir pour être mère. C’est rien. Faut te secouer. Faut faire du sport. Etc. Assez !

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Merci à Françoise Guérin, et bonne lecture, les daronnes ! Je vous conseille vraiment ce bouquin, il est essentiel !

 

 

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