Les Argonautes : genre et maternité [Critique]

Ce que j’aime chez Maggie Nelson c’est qu’elle parvient à placer grossesse et fist-fucking dans la même phrase, ce qui fait montre d’un certain talent pour le contorsionnisme littéraire. Funambule, équilibriste, burlesque, Les argonautes tente de rapprocher deux champs de réflexion souvent pensés séparément : celui du genre, de la transidentité et celui de la procréation, de la maternité. Par fragments, l’auteure (vous dites auteure ou autrice vous ?) mêle réflexions théoriques et anecdotes personnelles ; elle nous embarque dans une épopée littéraire riche, subversive, émouvante et souvent drôle.

maggie-nelson
Maggie Nelson

La période relatée s’étale de 2007 à 2013. À cette époque, Maggie Nelson se marie avec Harry Dodge qui se définit lui-même comme ni homme ni femme, bien qu’assigné femme à la naissance — leur mariage est donc administrativement un mariage gay. Ensemble, ils décident de faire un enfant en ayant recours à la PMA (procréation médicalement assistée) qui, précisons-le, ne pose aucun problème aux USA pour les couples de même sexe. Enfin, le moment où Maggie tombe enceinte coïncide plus ou moins avec la décision de Harry de commencer des injections de testostérone pour masculiniser son apparence. À la fin, Maggie et Harry ont tout du couple hétéro blanc  avec enfant, bien propre sur lui, ce qui nous rappelle que l’intérieur des gens n’est pas visible à l’œil nu. Ce livre est l’histoire d’un mouvement. Vers la maternité, vers un autre corps où habiter. Il interroge les questions de genre, mais aussi de norme, de radicalité et de conjugaison entre les deux.

Par bien des aspects, ce livre est trop intello. Trop de concepts qui font appel à trop de connaissances que je n’ai pas en littérature, en linguistique, en arts ; des références en veux-tu en voilà à Barthes ou Deleuze, des mecs qui en plus d’avoir traité des sujets complexes, n’ont rien trouvé de mieux que de les traduire en langage fumeux pour être bien sûr qu’on ne comprenne pas. C’est un livre à tenir du bras droit avec une perfusion de Wikipédia dans le bras gauche (vous pouvez faire l’inverse, évidemment).

Malgré tout, une petite forêt de post-it fleurit mon exemplaire car ce livre compte quelques unes des plus émouvantes descriptions des sensations physiques de la maternité qui m’aient été donné de lire. Un mélange délicieux de poésie et de précision quasi-clinique.

La vaste capacité qu’implique la grossesse. La façon dont un bébé invente littéralement l’espace là où il n y en avait pas auparavant. Le petit morceau de cartilage là où mes côtes se touchaient auparavant sur mon sternum. La petite torsion, jusqu’alors impossible, au bas de ma cage thoracique, quand je me tourne à droite ou à gauche. Le réaménagement des organes internes, la compression des organes vers le haut. La saleté qui s’accumule sur ton nombril au moment où il émerge, retourné comme un gant, exposant son fond (qui existe vraiment). La sensation post-partum d’enrouement dans mon périnée, mes seins qui se remplissent de lait d’un coup, ça ressemble à un orgasme en plus douloureux, puissant comme une pluie drue. Pendant qu’un téton se fait vider, l’autre parfois arrose tout seul, obstiné.

 

D’autre part, Nelson questionne ce paradoxe : comment la grossesse peut-elle être présentée comme le symbole du conformisme alors que c’est une expérience si inédite, si « profondément étrange, sauvage et transformatrice »  ?

Est-ce qu’il y a quelque chose d’essentiellement queer dans la grossesse elle-même, en ce sens qu’elle altère profondément l’état « normal » d’une personne, en ce qu’elle occasionne une intimité radicale avec — et une aliénation radicale vis-à-vis — de son propre corps ? Comment une expérience si profondément étrange, sauvage, et transformatrice peut-elle aussi être perçue comme le symbole ou la promulgation de l’ultime conformité ?

En effet, la période de gestation et l’accouchement peuvent être de puissants vecteurs d’empowerment et d’autodétermination, ils peuvent durablement changer le rapport de chacune à soi et au monde. Des aspects de la maternité dont on ne parle jamais, préférant se focaliser sur ce qu’elle a d’aliénant (ce que je ne nie évidemment pas). Je remercie donc Maggie Nelson de présenter la maternité comme une expérience qui consiste à accepter de « tomber en morceaux« , une expérience radicale de transformation humaine et, en cela, tout sauf normale.

*******************

Maggie Nelson, née en 1973 à San Francisco est poète, essayiste, et universitaire. Elle enseigne la littérature anglaise à  l’Université de la Californie du Sud (Dornsife College of Letters, Arts and Sciences) et dirige également le programme de création littéraire à la School of Critical Studies at California Institute of the Art (oui, car aux  États-Unis, écrire, ça s’apprend alors qu’en France c’est péché). Deux de ses livres sont traduits en français aux éditions du Sous-sol : Une partie rouge et Les argonautes.

2 commentaires

    • Je peux comprendre… Je l’ai eu à Noël 2018 donc j’ai mis plusieurs mois pour le lire. Je l’ai parfois délaissé de longs moments avant d’y revenir. La structure n’est pas linéaire donc on peut tout à faire le lire dans le désordre. Les parties que j’ai trouvées les plus belles, sur la maternité, sont surtout dans la deuxième moitié. Elle fait notamment un très beau récit d’accouchement. Si vous essayez une nouvelle fois,commencez à la page 140 😉 Merci pour votre commentaire

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