Geneviève Legay : l’invitation à la sagesse

Le 23 mars 2019, à Nice, Geneviève Legay, manifestante de 73 ans a été blessée lors de l’acte XIX des Gilets jaunes. Voici le message que lui a adressé Emmanuel Macron en guise de bon rétablissement :

« Je souhaite d’abord qu’elle se rétablisse au plus vite et sorte rapidement de l’hôpital, et je souhaite la quiétude à sa famille. Mais pour avoir la quiétude, il faut avoir un comportement responsable. Je pense que quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre. Elle s’est mise en situation d’aller dans un endroit interdit, de manière explicite, et donc d’être prise dans un phénomène de panique. Je le regrette profondément, mais nous devons, partout, faire respecter l’ordre public. Je lui souhaite un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse. »

Pour moi, ce message est problématique à plus d’un titre. Il s’inscrit dans une longue tradition d’exhortation des femmes à la sagesse, mais pas au sens noble du terme. Ce message nous renvoie l’idée que l’extérieur et l’action ne sont pas pour les femmes, d’autant plus lorsqu’elles sont âgées. Il véhicule aussi l’idée terrible que les victimes sont responsables de ce qui leur arrive.

Comme les femmes qui vont courir seules dans la forêt et se font agresser, comme celles qui acceptent de suivre un homme chez lui avant d’être violées, Geneviève Legay l’a bien cherché. Elle n’a pas été sage.

Ma mère m’a souvent raconté que lorsqu’elle était petite fille puis adolescente, la seule chose qu’on lui disait à propos de sexualité était qu’il fallait être « sage », que celles qui se retrouvaient enceintes sans être mariées n’avaient pas été « sages ». Qu’est-ce que ça voulait dire être « sage » ? Eh bien dans le doute, soit sage partout, tout le temps, et ne te fais pas remarquer.

Après le meurtre de la joggeuse Alexia Daval en 2017 (par son compagnon, rappelons-le, pas par un détraqué qui passait par là), on a recommandé à toutes les femmes de ne plus courir seules. Pour éviter de se faire agresser, les femmes doivent être accompagnées tout le temps, éviter certains lieux, certains vêtements, ne pas trop boire d’alcool, ne pas flirter… Ne pas sortir, en fait, c’est plus raisonnable. Pour éviter les arrachages de colliers, les vieilles dames doivent arrêter de porter leurs colliers, les bracelets aussi, et même les bagues tiens, c’est plus sûr. Tant qu’elles y sont il vaudrait mieux qu’elles évitent de sortir avec leur sac à main. Oh, et puis finalement, mieux vaut ne pas sortir, c’est plus sage. Voilà où nous en sommes. Il faut avoir peur, très peur, et il faut rester chez soi, à l’abri du monde.

La liberté de manifester n’est pas pour les faibles, à savoir, ici, une femme de 73 ans. Femmes, vieux, handicapés, mineurs, nous sommes « fragiles » et nous n’avons pas à nous mettre dans des situations dangereuses, peu importe que nous ayons des choses à dire, que nous ayons envie de prendre part, que l’espace public soit à nous aussi.

Que la situation soit excessivement violente, que les forces de l’ordre échouent lamentablement à contenir les débordements, que ces mêmes forces de l’ordre soient partie prenante de la débauche de violence observée, là n’est pas la question.

Les victimes l’ont bien cherché. Elles n’ont pas été sages.

Le 2 décembre 2018, Zineb Redouane, octogénaire marseillaise est morte à l’hôpital des suites d’une blessure causée par un tir de grenade lacrymogène lors d’une manifestation des Gilets jaunes. Zineb Redouane a été sage. Alors que la manifestation passait sous ses fenêtres, elle a jugé plus prudent de se barricader. Le tir l’a touchée alors qu’elle fermait sa fenêtre. Voilà ce qu’en disait sa fille Milfet dans une lettre ouverte publiée le 28 mars sur le site Révolution permanente :

« […] Ce n’est pas une sagesse de rester chez soi pour préserver sa vie… la vraie sagesse c’est d’interdire ces armes qui mettent la vie des autres en danger […] Et puisqu’après chaque personne mutilée il y a une morale d’après les responsables, alors j’aimerais bien savoir la leçon de morale qu’on doit tirer de l’histoire de Zineb Redouane ? Enfin, une grande pensée à Geneviève Legay et je lui dis que même si vous étiez restée chez vous, vous n’étiez pas à l’abri. Zineb Redouane en est une preuve, vous avez tous mes respects et tout mon soutien. »

 

 

 

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