Mes 1000 jours

En ce moment, un comité d’universitaires et de professionnels de terrain présidé par Boris Cyrulnik réfléchit autour des 1000 premiers jours de la vie de l’enfant sur commande du secrétaire d’état à la Protection de l’Enfance, Adrien Taquet. Les 1000 jours, ça va de la grossesse aux deux ans. Pour eux, c’est là que « tout se joue ». Pour eux, c’est là qu’il faut « investir » pour réduire les « inégalités de destin ».

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Et pour moi ?

Il y a d’abord eu 284 jours de grossesse.
90 jours avant de pouvoir dire : « Je suis enceinte ». Je n’ai tenu que 78 jours.
140 jours avant de connaître le sexe. 2 jours à pleurer avant l’écho morpho : Et si je n’attendais pas la petite fille dont je rêve ?
4 jours de dépassement de terme. 4 jours à pleurer : Et si je n’avais pas l’accouchement dont je rêve ? 4 jours dans le silence des proches qui n’osent plus rien demander. Temps suspendu.
1 jour à accoucher. Moins que ça, en fait. 8 heures, à peine, le rêve. Le sentiment que mon corps sait. Que je sais. Que je peux. La puissance. Inoubliable.
3 jours à la maternité. Juste assez pour apprendre à donner un bain. Voir mes seins se gonfler de lait. 3 jours parsemés de petites phrases : « Vous regardez la télé ? Vous n’avez pas mieux à faire après avoir accouché ? » ou « C’est moi le médecin, c’est moi qui décide quand vous sortez ». Malgré l’agacement, le bruit, le monde et l’inconfort, 3 jours à redouter la sortie. Personne ne me demande si je vais bien.
J3. Il fait très beau mais il y a beaucoup de mistral. Nous ramenons notre fille à la maison. Je suis perdue.
15 jours à la maison à trois. 15. tout. petits. jours. Je pleure tous les soirs. Ce doit être le baby blues.
15 jours d’allaitement, à m’accrocher, parce qu’on m’a annoncé 30 jours de galère. Allez, j’ai déjà fait la moitié. En vrai, je ne galère pas, ma fille tète bien, j’ai du lait et pas de crevasses. C’est juste que je n’aime pas ça. Des pics de croissance à J3, J9, puis, me semble-t-il, à J10, J11, J12… Bébé tète tout le temps. Je déteste.
3 jours sans dormir. Il va repartir au travail. C’est impossible. Ne me laissez pas seule avec cette enfant. Je ne vais pas y arriver. 3 jours d’angoisse.
Jour 18. Tout bascule. Les seins à l’air sur le canapé, mes grosses larmes coulent sur la tête de mon bébé.Je suis seule. La porte a claqué il y a 1 heure, 2 heures, 3 heures. Je n’en peux déjà plus. C’est trop long.
Jour 18. Je m’effondre. Le couperet tombe : dépression du post-partum.
83 jours de plus avant ma sortie de l’unité mère-bébé où je passe quatre jours par semaine. Jour et nuit.
Jour 100 : reprise du travail. 5 jours par semaine, ma vie est à moi. Tout va mieux.
Jour 456 : « Regarde, regarde, regarde » je crie à son père sur la vidéo qui immortalise ce moment. Elle marche. Je revis.
1000e jour selon leurs calculs : ma fille a deux ans. Elle ne veut pas de gâteau. Elle ne veut pas qu’on chante. Elle ne veut pas jouer avec les enfants qui sont nos invités. Elle hurle et se roule par terre. Tout le monde est très gêné. Si à ce stade, tout est joué, nous pouvons bien désespérer : notre enfant est un irrécupérable tyran.

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Les 1000 jours, c’est comme l’adolescence, ça n’existe pas, en tout cas pas sous cette forme monolithique qui met tous les jours dans le même panier. 1000 jours, c’est avant tout un jour, plus un jour, plus un jour, plus un jour. Chaque jour se suffit à lui même, chaque jour est différent du précédent, il ne prédit en rien le jour suivant. Chaque nuit, chaque journée doit être (sur)vécue, heure par heure, minute par minute. Le pied que vous posez au sol chaque matin vous engage sur un chemin que vous ne connaissez pas. Il devient plus familier de jour en jour mais l’imprévu frappe encore souvent au détour d’un virage. Hier il y avait, ici, une tétée, une sieste, un repas, une sortie, ce jalon était un checkpoint, une sauvegarde, à ce stade, si vous perdiez la partie, vous ne recommenceriez pas à zéro. C’était rassurant, vous commenciez à vous détendre. Mais aujourd’hui les règles du jeu ont changé, le parcours est différent, vous ne reconnaissez plus rien, l’enfant ne veut plus dormir alors qu’il faisait deux heures de sieste, il n’aime plus les carottes, refuse votre sein ou se met à téter toutes les heures, il dort à présent qu’il faut aller chercher l’aîné, hurle dès l’instant où vous mettez un pied dans la douche. Mais je ne comprends pas, hier, il a dormi toute l’après-midi, j’ai même pu prendre un bain. Il se réveille une fois, deux fois, dix fois. Mais pas toute les nuits. On vous avait dit qu’il ferait ses nuits à trois mois, soit 90 jours. Mais au 100e jour, et même au 500e, toujours rien. Qui vous dit qu’à 1000 jours il dormira ? Alors il faut bien continuer. Un jour, un jour, un jour. A mesure que vos forces diminuent, vous repoussez vos limites au delà de tout ce que vous auriez osé imaginé. Et vous ne pensez pas au 1000e jour, vous pensez juste à survivre une journée de plus. Les jours ensoleillés, les jours « avec » comme on dit, vous rechargez un peu les batteries, vous reprenez espoir, tout en gardant au cœur la mémoire des jours « sans ». Plus rien ne sera jamais comme avant.

Que bébé dorme ou pas, qu’il mange bien ou pas, qu’il marche au 280e jour ou au 456e, la difficulté des  1000 premiers jours, c’est ça.

Plus rien.
Ne sera jamais.
Comme avant.

Les 1000 premiers jours, c’est renoncer aux croyances, aux principes, c’est la mort des certitudes. C’est la fatigue réelle, physique et psychique, sans cesse déniée à celles et ceux qui s’en ouvrent. C’est l’inquiétude, le regret, l’ambivalence, la culpabilité. C’est une vie extrêmement routinière mais terriblement fluctuante. Une vie dans laquelle on ne sait jamais à quelle sauce on va être mangé. Et ça ne sera pas différent au jour 1001.

Ça ne sera pas non plus différent avec « un ensemble de services et d’informations à l’attention des jeunes parents », puisque c’est ce qui nous est promis.

leman-eq-hL_gN7Vs-unsplashÇa ne sera pas différent parce que nous vivons dans un monde qui n’a que faire des parents. Qui se fout aussi pas mal des enfants. Un monde où on les regarde de travers, la plupart du temps. Où on veut qu’ils deviennent adultes le plus vite possible. Où on ne les tolère que dans des lieux conçus pour eux, des lieux sans intérêt où les parents eux, s’étiolent à petit feu. Dans la piscine de mon quartier, le petit bassin est fermé le mercredi. Il y a aquagym. A la bibliothèque, la dame ne veut pas que les petits enfants sortent des bacs plus d’un livre à la fois. Elle ne veut pas non plus qu’ils se déplacent avec. Ils doivent rester assis et lire sagement. Chez une pédiatre de mon quartier, on peut attendre une heure avant d’entrer en consultation, même en ayant un rendez-vous. Mais aucun jeu, aucun livre, ni feuille de papier, ni feutre, pour patienter. A la pause déjeuner, les secrétaires s’indignent que les parents collent leurs enfants devant leur téléphone. Mais si votre enfant fait du bruit et bouge et trépigne, on vous en voudra de ne pas recourir au providentiel écran. Qu’il se taise ! Au fur et à mesure que la Ville devient plus hostile, plus étroite, que la place dédiée aux enfants se réduit, jusqu’à en faire des poules en batterie, nourries au grain de la start up nation, les lieux kids friendly se multiplient. Des lieux autorisés où boire du thé sans trop déranger.

Les 1000 jours, si c’est un « parcours », ça peut aussi devenir un tunnel, un long tube étroit et sombre, que l’on traverse seul.e en serrant les dents. Un souterrain aux parois lisses qui sinue au dessous du Monde, dont on ressort 2 ans plus tard, en libération conditionnelle. Vous pouvez reprendre votre vie mais attention quand même à ce que votre minot ne fasse pas trop de bruit. Et puis, ce serait bien que vous fassiez un deuxième enfant, on manque un peu de petits soldats.

 

2 commentaires

    • Merci. Je ne sais pas s’il est possible d’être parent sans tomber de haut au moins une fois. Les moments de découragement voire de désespoir sont probablement inévitables mais effectivement, ça va mieux si on sait que d’autres sont tombé.es (et se sont relevé.es) avant nous.

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