[La daronne lit] Le regret d’être mère

41xlb-ce-rl._sy346_Je viens de terminer la (troisième) lecture d’un livre bouleversant, immédiatement entré dans le club très sélect des livres que j’ai lus plusieurs fois. Avec Le deuxième sexe, Une vie de Maupassant, Les Quatre filles du Docteur March, les Malheurs de Sophie, Antigone d’Anouilh, King Kong théorie et quelques autres.

Le regret d’être mère fait la synthèse des travaux de recherche menés de 2008 à 2013 par Orna Donath, sociologue israëlienne, à partir des récits de 23 mères et grand-mères âgées de 26 à 73 ans.

Ce livre m’a profondément marquée pour plusieurs raisons.

D’abord, parce qu’il traite d’un sujet presque jamais évoqué et, en tout cas, jamais sur plus de 200 pages et jamais avec une telle rigueur : le regret d’être mère. À ne pas confondre avec l’ambivalence maternelle. Les mères ambivalentes se demandent comment vivre au mieux leur maternité malgré les sentiments confus et contradictoires qu’elles éprouvent à l’égard de leur enfant (je fais définitivement partie de cette team). Les mères qui regrettent pensent que c’était une erreur d’être devenues mères. Elles savent qu’elles ne peuvent pas le vivre ni mieux ni bien. Elles n’éprouvent pas forcément d’ambivalence vis à vis de leurs enfants. C’est l’expérience de la maternité en soi qui leur est insupportable.

Ensuite, ce livre parle du regret en lui-même. Dans nos sociétés capitalistes, « aller de l’avant » est un devoir et une vertu. Regretter, c’est se retourner sur un passé qu’on ne peut pas changer. Donc ça ne sert à rien. Les mères qui regrettent sont promptement invitées à arrêter de se plaindre et à profiter, « ça passe si vite ». Pourtant, se retourner sur son vécu, y réfléchir et, pourquoi pas, le remettre en question, c’est se penser soi-même et c’est bien là que le bât blesse : on préfère que les mères ne s’interrogent pas trop sur ce que cette expérience signifie profondément pour elles. Qui sait, les mères qui regrettent pourraient ne pas faire les trois enfants qu’on attend d’elles en Israël. Qui sait, elles pourraient l’ébruiter et alors, toutes les autres femmes sauraient que l’accomplissement promis n’a pas 100% de chances d’arriver. En effet, au lieu de décrire un mouvement qui va de « déficiente » à « complète », ces femmes décrivent un mouvement de « complète » à « déficiente ». Le tableau est moins idyllique.

Enfin, ce livre reconnaît les femmes-mères comme sujets capables de se positionner consciemment sur le large spectre de l’épanouissement maternel. Un spectre qui va de l’accomplissement total au regret absolu en passant par l’ambivalence ou la neutralité. Orna Donath écrit : « Reconnaître les mères en tant que sujets n’a rien d’évident dans une réalité sociale où la maternité est considérée comme un rôle dans une pièce de théâtre où le protagoniste est l’enfant et où les mères sont des objets, des variables indépendantes dont le destin est d’être au service de la vie d’autrui. »

De la mère « fonction » à la mère « sujet », il n y a qu’un pas : ce livre.

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