Lettre ouverte à toutes les daronnes

J’écris de chez les mamans, les daronnes, les mères, les moms. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre, parce que la maternité est une affaire aussi intéressante à mener que n’importe quelle autre affaire.

Je m’en tape que le sujet ne soit pas noble, que ça ne parle que de quotidien, de couches sales et de lessives à faire tourner. Je me fiche que ça ne vous fasse pas rêver d’entendre parler d’épisiotomie, de tranchées, de vergetures, de mamelons irrités et de culottes en filet. Je m’en balance que mes histoires de listes de courses, de rendez-vous chez le pédiatre et de jours enfant malade vous indisposent. Elles vous paraissent insignifiantes. Elles ne le sont pas. Car ma vie, à moi, c’est ça.

C’est d’ici que j’écris.

J’écris de chez les bobonnes, de chez les ménagères de moins de cinquante ans, de chez les « femmes au foyer » dont on dit qu’elles ne travaillent pas. J’écris de chez les working moms affairées qu’on applaudit des deux mains, voilà des femmes actives, courageuses, insérées. Voilà des femmes égales. J’écris de chez les déprimées, les épuisées, les divorcées, les recomposées, les décomposées. J’écris de chez les « mothers they’d like to fuck » et de chez celles qui sont sorties du marché.

J’écris de chez les trop fusionnelles et les pas assez maternantes. De chez les suffisamment bonnes et de chez les mauvaises auto-proclamées. J’écris de chez les solos sous le seuil de pauvreté et de chez les bobos en burn-out.

J’écris de chez les sans-péri convaincues, les sans-péri déçues, les sans-péri subies, les avec-péri qui fonctionne et les avec-péri qui fait mal quand même, de chez les transférées en urgence, césarisées en urgence, endormies en urgence, révisées à vif et incisées sans anesthésie. De chez les programmées et de chez les déclenchées. J’écris de chez les découpées, de chez les recousues. De chez celles qui enfantent et jouissent et vous emmerdent. J’écris de chez les corps mâchés, vergeturés, fesses assises sur des bouées, utérus vidés et vulves déchirées.

J’écris de chez celles qui espèrent un bébé quand le sang revient chaque mois et de chez celles qui attendent un enfant alors qu’elles espéraient le sang. De chez celles qui refusent, qui renoncent, qui continuent ou qui confient à d’autres, « sous le secret ».

J’écris de chez celles qui nourrissent, langent, bercent, baignent, massent, chantent, marchent, pleurent, marchent encore, posent l’enfant hurlant dans son lit et vont fumer une cigarette sur le balcon, reviennent, s’excusent, bercent et marchent, et bercent et chantent, et se disent que c’est dur que c’est long que c’est atroce et décevant. J’écris de de chez les nouvelles à qui on n’a rien dit, celles que la solitude inonde. De chez les multipares chevronnées que plus personne ne vient aider. J’écris de chez les fourbues, les abusées, les déçues, les trompées qui croyaient avoir choisi le bon. C’était avant qu’il ne rentre chaque soir à 20h « Qu’est-ce qu’on mange ? »  pour trouver les enfants baignés, peignés, dents brossées, devoirs faits, prêts à se coucher. « Au dodo, je viens vous embrasser » dit le patriarche.

J’écris de chez celles qui allaitent un mois, deux mois, un an, quatre ans. Auxquelles on dit « Cachez ce sein », qui se ratatinent derrière des étoles ou dans des chiottes immondes, tandis que des nichons sans visage vous sautent à la gueule à chaque coin de rue. J’écris de chez celles qui n’allaitent pas, qui, pas plus que les autres, n’ont fait le bon choix. Pour une mère, le bon choix, ça n’existe pas.

J’écris de chez celles qui sentent le cou de leurs enfants, les massent avec délice, enfouissent leur visage dans les cheveux tout fins, respirent goulûment l’odeur âcre des croûtes de lait. De chez les passionnées, les investies, les créatives, celles qui jouent, cuisinent, coupent, collent, dessinent, peignent, sèment, plantent, récoltent, malaxent, explorent, observent, partent sur les routes, celles qui se régalent de les voir jouer, apprendre, évoluer au point de ne vouloir faire que ça, tout le temps. De chez celles qui ne voient pas du tout ce qui pourrait leur apporter plus d’épanouissement que ces moments-là.

J’écris de chez celles qui ont le sens du devoir, mais « pas la fibre ». En matière de maternité, les voilà câblées en 56K. De chez celles qui regrettent, qui ne voient pas du tout ce que ça a de si intéressant. Ni à 6 mois, ni à 2 ans, ni à 12 ans et même pas devenu grand — mamie, tu peux garder tes petits enfants ?

J’écris de chez celles qui adorent et de chez celles qui détestent et de la majorité silencieuse qui trimballe son ambivalence entre les deux.

J’écris de chez celles qui font un enfant, puis un autre, puis un autre, et un autre encore parce qu’elles aiment ça, ou qu’elles n’ont pas le choix. De chez celles qui s’arrêteront là, un seul, c’est bien comme ça. De chez celles qui optent pour le deux conventionnel. De chez celles qui ont remis leurs espoirs entre les mains de la science ou d’assistantes sociales indiscrètes parce que leur corps ou leur cœur ne sont pas certifiés conformes. De chez celles pour qui ça marchera et de chez celles pour qui ça ne marchera pas. De chez celles qui traverseront les océans.

J’écris de chez celles qui partent, qui abandonnent, qui crient, qui tuent, se jettent sous les rails avec leur bébé pour baluchon. J’écris de chez les mauvaises, les vraies, les Médée qui viennent foutre les pieds dans le plat trop sucré de la maternité heureuse.

La force et la rage des mères sont toujours un des secrets les mieux gardés de notre époque. Jacqueline Rose

J’écris du tréfonds de mes tripes remuantes, et des leurs. Pour dire que la maternité est l’expérience la plus totale, la plus extrême, la plus vivante, la plus sensuelle, la plus terrible et la plus extraordinaire qui me soit donnée de traverser. J’affirme que la maternité est un état partagé par suffisamment de personnes pour qu’il devienne un sujet en soi. Et je dis que le sujet, c’est n’est pas de savoir si nous sommes ou non de mauvaises mères, ni de chercher à devenir meilleures, ni même de rechercher comment vivre mieux la maternité ; le sujet, c’est la liberté de se penser soi-même en tant que mère dans un univers où le champ du dicible est incroyablement restreint. Car comme l’écrit Jacqueline Rose dans sa Lettre ouverte à toutes les mères, « […] les mères sont d’emblée subversives, elles ne sont jamais ce qu’elles semblent être, ni ce qu’elles devraient être — ce que le féminisme rappelle depuis longtemps. […] la force et la rage des mères sont toujours un des secrets les mieux gardés de notre époque. Je n’ai jamais rencontré de mère (y compris moi-même) qui ne soit pas plus complexe, plus critique, plus à contre-courant des clichés qu’elles est censée incarner naturellement que ce qu’on l’encourage à penser — ou plutôt ce qu’on exige qu’elle pense. »

Merci à Virginie Despentes dont l’indépassable intro de King Kong théorie m’a inspirée la forme de ce texte.

Crédits : photo de couverture © tam wai on Unsplash

14 commentaires

  1. Toutes concernées même dans le choix de la non -maternité. Ne pas en être est être concernée, être un homme est être concerné par ce texte, être l’enfant de quelqu’une est être concerné par ce qui ressemble à un cri jeté à la face de tous les bien-pensants…

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  2. « De chez les multipares chevronnées que plus personne ne vient aider. » c’est juste après avoir lu cette phrase que je le suis mise à pleurer. Merci pour ce texte si juste.

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