Les tyrans

Ils sont là les petits monstres, féroces et bien décidés à tout nous prendre.

Les tyrans attendent tout de vous, les tyrans prennent sans compter et donnent au compte–goutte

Et ils veulent être aimés, les coquins. Et ils ont des besoins, et des exigences. Ne reculent devant rien pour tester vos capacités de résistance.

Comme le geôlier qui vous assoiffe, puis finalement vous donne à boire. Ils vous prennent tout et quand vous êtes à deux doigts de craquer, de n’en plus pouvoir, quand vous êtes à ça de les laisser sur le bord de l’autoroute, ils vous octroient un câlin, un baiser ou une nuit de sommeil. Quand vraiment vous commencez à regretter, les satanées créatures se dressent sur leurs deux pattes potelées et font quelques pas dans votre direction, de leur démarche adorablement chancelante. Ou bien elles disent un nouveau mot. Ou elles vous décochent leur premier sourire. Elles arment leurs mimiques, leurs mots et leurs gestes comme d’autres leur fusil. Les tyrans sont mignons et c’est bien là leur plus grande force.

Vous n’avez pas dormi une nuit complète depuis 6 mois, vous êtes en proie à un démon semi-humain qui vous hurle dessus, vous mord et vous balance des claques, vous ne passez pas un repas sans voir l’écuelle du monstre s’écraser au sol – ce que vous préparez n’est visiblement pas au goût du tyran. Vous vous couchez chaque soir à 22h, épuisée dans vos dernières ressources par l’être satanique, enfin endormi, nul ne sait pour combien de temps.

L’homme de votre vie est devenu un poids supplémentaire. Un autre, un intrus, un individu dont vous ne voyez plus que les conséquences en matière d’intendance : plus de lessive, plus de bouffe, plus de sexe. Alors que vous voudriez simplement vous reposer, vous nourrir de nouilles instantanées et ne plus penser aux courses, au panier bio que vous commandez même si Monsieur fait la grimace devant le chou vert et que le tyran a décidé de ne plus se nourrir que de pain et de pommes de terre (elles seront bio, c’est déjà ça.)

Vous vous réveillerez le lendemain, si le tyran vous fait grâce d’une terreur/fringale/soif nocturne, au son des hurlements de la bête. Sitôt sorti du lit, le tyran recommencera comme la veille, comme l’avant-veille et tous les jours d’avant. Mais vous répondrez. Vous l’aimerez parce qu’il en a besoin. Vous préparerez un repas, en prévoyant une ou deux alternatives au cas où il n’aimerait pas la première proposition. Vous blinderez vos oreilles pour supporter les cris. Vous direz « Non » parce qu’il en a besoin. Vous le direz plein de fois. Vous aurez l’impression que ça ne sert à rien. Mais vous le direz quand même. Vous retiendrez vos larmes quand le sentiment d’injustice – tout donner, ne rien recevoir – vous percutera l’estomac. Et surtout, surtout, vous vous ferez avoir. Encore. Parce qu’à un moment de la journée, il vous gratifiera d’une de ses mignonneries dont il a le secret. Et alors tout sera oublié – pour un instant. Vous le prendrez dans vos bras, il se laissera faire sans vous griffer ni vous pincer, vous respirerez l’odeur délicieuse de sa peau et de ses cheveux, vous lui ferez des guilis-guilis et son rire clair s’élèvera bien haut, si haut, au-dessus de la fatigue, des regrets et de l’amertume. Ce sera votre dose d’amour, votre carburant pour aller au bout de cette journée et des suivantes.

Vous tiendrez, parce qu’il faut bien mais vous regretterez souvent le temps où vous étiez le seul tyran de votre propre vie. Un temps où le sexe n’était pas une corvée, où vous vous couchiez à 5h du mat’ par choix, un temps où, rencontrant cet homme extraordinaire vous rêviez du jour où vous auriez un enfant. Vous étiez fous de penser que ce serait bien. Vous étiez fous de penser que ce serait facile. Mais vous l’avez fait. Et il vous faut assumer chaque jour cette folie d’une monumentale beauté, cette terrifiante merveille qui a catapulté votre confort au-delà des frontières du réel.

Les tyrans. Les aimer et les détester. Parvenir à retrouver, dans le bordel qu’ils se plaisent à semer, un semblant de sérénité, un soupçon de calme et un peu de patience. Car quand ils auront tout pris, tout notre amour, tous nos « Non » et tous nos « Oui », quand ils auront ri et pleuré et qu’on aura entendu et qu’on aura écouté, quand les petits tyrans auront grandi, ils quitteront la maison dans un dernier grand fracas, porte claquée de l’enfance. Ils nous laisseront tranquilles – un peu trop, nous occuper enfin de nous et de nos années perdues. Nous aurons tout le loisir alors de les regretter, syndrome de Stockholm du parent enfin libéré. De son bourreau.

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