Jalouse

Ils passent des heures au bord de l’eau.
C’est la 456ème fois qu’elle saute de la toute première marche de la piscine dans les bras de son père, situé deux marches plus bas.
Ses yeux à elle s’écarquillent d’une joyeuse peur et, invariablement, son rire éclate, clair et puissant, comme le chant de l’océan.

Ils passent des heures à sauter sur le lit.
Elle fait des semblants de roulades, s’enfouit sous la couette, jouit sans entrave du tacite interdit qui consiste à occuper la couche de ses parents.
Elle joue.
J’envie leur talent pour le jeu.
J’envie leur talent pour la béatitude des interminables journées d’été.
J’envie leur goût pour l’immobilité.

Moi ça ne me suffit pas, ça n’a jamais suffi.

Comment font-ils pour ne pas se laisser emporter par tout le reste, par tout ce qui n’est pas eux ?

J’aimerais, les allers-retours de la piscine au frigo, une glace, une menthe à l’eau.
J’aimerais savoir en profiter.
Mais je ne sais pas.

Moi je demande les kilomètres à vélo, les baignades dans l’océan fou qui fouette les jambes avec des cailloux, qui retourne le corps et le cerveau. L’eau plate laisse trop de place à la tête.

Bouger, bouger, bouger, pour ne pas penser
Mais penser à bouger, c’est penser toujours, c’est échafauder, c’est aller où, c’est convaincre qui, que là-bas c’est mieux qu’ici.

Sur un vélo, elle trouve que ça saute trop
Dans les vagues, aussi.
 Et c’est elle qui décide, toujours.
Elle aime le confort et la lenteur de ses jeux.
Alors je reste, et je rumine, je leur en veux, je suis jalouse.

Comment fait-il pour s’adapter ? 
Dès qu’elle est née, il a su faire ça, se lever la nuit, prendre son mal en patience, elle n’aura pas toujours une semaine, un mois, deux mois, c’est vrai c’est chiant mais que veux-tu on n’a pas le choix. Il sait se plier, c’est un papa roseau. A ses désirs, à ses changements d’humeur inopinés, à ses siestes longues, longues, longues. Et parfois, courtes, on ne sait pas pourquoi, pile le jour où on avait du boulot, un truc à lire, un truc à écrire ou un truc à ranger. Il est malléable à l’imprévu. Pas moi.

Des fois je dis : « C’est facile pour toi, tu lui passes tout ! » mais ça n’est pas ça, ça n’est pas vrai, je suis juste jalouse de son calme, de sa tolérance, de sa patience, de leur complicité. Moi je crie et je m’en veux alors je re-crie, sur lui cette fois-ci.

Je suis jalouse d’elle, qui n’est pas moi, quelle chance elle a !
Qu’elle est belle, qu’elle est vive, qu’elle est douée pour ce lâcher-prise qu’on lit dans les livres. Sa vie, c’est une minute après l’autre, selon ses envies. Une vie d’enfant, une vie de reine. Elle apprend et elle s’élève, ses chutes sont des leçons quand les miennes sont des punitions. Je ne sais plus tomber, je ne sais plus échouer, je ne sais plus apprendre.
Elle, elle sait.

Un jour elle se rendra compte que le coup des parents qui apprennent aux enfants, c’est une imposture. En vrai c’est l’inverse. Elle sait l’essentiel et je sais le superflu. Dis bonjour à la dame, dis merci, le rouge et le bleu font du violet, un bonbon plus un bonbon ça fait deux bonbons, la belle affaire.

Je suis jalouse de lui, qui trouve de l’instinct là où je n’en ai pas. Ne crie pas ça sert à rien. Je sais, je sais, et tu m’énerves de me le dire, et encore plus d’y arriver !
Je suis jalouse, parce que tout le monde l’admire d’être un super papa, à commencer par moi.

Les mamans, on ne les admire pas. Ou alors, on ne le dit pas.

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