La mauvaise mère, nouvelle mère parfaite

Sur les réseaux sociaux, les blogs, et dans les médias, la tendance actuelle est à la mauvaise mère (ou bad mom, c’est plus branché).

Sur le blog Baby and Cie, par exemple, une maman titre : Pourquoi je suis (parfois) une mauvaise mère. Elle écrit : « Je suis une maman imparfaite, maladroite, anxieuse, qui fait parfois, elle aussi, des grosses bêtises ». Elle cite ensuite des exemples : avoir bu du coca enceinte, n’avoir pas allaité au sein, avoir trop travaillé, n’avoir pas su détecter un problème de santé chez son fils, ne pas bien ranger sa maison, pleurer (et encore, intérieurement) et laisser voir à son fils qu’elle n’est pas une superwoman. Allez trouver la mauvaise mère là-dedans.

Dans l’émission Grand bien vous fasse du mercredi 28 mars 2018 sur France Inter sur le thème « Le parent et l’enfant parfaits, ça n’existe pas », Ali Rebeihi interrogeait une auditrice qui se revendiquait imparfaite voire mauvaise mère. À la question « Ça ressemble à quoi une mère imparfaite ? », elle répondait : « Une mère imparfaite, elle dit non, elle punit, elle fait des remarques et elle ne sent pas coupable, elle accepte de sentir que les enfants sont frustrés par le fait qu’il y a une opposition, elle accepte aussi de ne pas tout le temps avoir des activités extraordinaires à leur proposer pendant les vacances. Elle accepte d’être tout à fait normale et ordinaire. » Ce à quoi le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, invité sur le plateau, objectait : « Oui, enfin, quand on l’entend là, on est en train de penser qu’elle frise plutôt la perfection hein. » Voilà. Patrick Ben Soussan et moi sommes d’accord : la mère imparfaite est la nouvelle mère parfaite. C’est la version millenial de la mère au foyer des années 1950.

1054179764_855bd6aa44Aujourd’hui, ladite mère au foyer est considérée comme une bobonne dépourvue d’ambition, mais celle qui fait passer son travail avant ses enfants est, elle, taxée d’égoïsme. Non, ce qu’il faut, c’est être une maman présente et bienveillante (mais pas trop), mais aussi penser à soi, s’épanouir dans son job, voir ses copines, faire du sport (pas n’importe lequel – le yoga, c’est bien parce que ça permet de gagner en sérénité, de travailler sur soi, c’est une activité utile et productive en termes de développement personnel, ce que n’est pas la Zumba, qui n’a d’autre prétention que de vous permettre de vous défouler sur de la pop bon marché) et ne pas rechigner à deux ou trois rapports sexuels par semaine. Il faut être au four, au moulin et au confessionnal, pour avouer à quel point on n’y arrive pas, à quel point on est imparfaite, à quel point on est mauvaise de ne pas s’investir à 100 % dans toutes les sphères de nos vies. Or, de la même façon que, dans un verre, il n y a que trois tiers, il n y a dans la journée que 24 heures, un temps limité que l’on ne peut employer qu’à faire une seule chose à la fois. Vous pouvez essayer de faire plusieurs choses en même temps, d’aucuns prétendent que « nous les femmes » sommes « naturellement » douées pour cela. Vous n’êtes même pas obligée d’y arriver, tant que vous avouez. La mère sacrificielle a disparu, place à la mère pénitente, mauvaise mère autoproclamée qui s’autoflagelle avant que quiconque ait le temps de le faire.

badmomsDans le film Bad Moms, bon gros navet avec Mila Kunis, des mères au bout du rouleau décident du jour au lendemain que non, elles n’ont plus du tout envie de passer leur temps libre à confectionner des cupcakes vegan. S’en suivent quelques scènes de beuverie dans des supermarchés, des villas luxueuses et des bars branchés. Sachez-le : la bad mom ne tourne pas au jus de tomate. Ça pourrait être jouissif si on ne les obligeait pas toutes les cinq minutes à s’extasier sur un bébé qui passe par là, à dire à quel point elles adorent être mères, et, évidemment, à pleurer sur leur incompétence. Côté scénario, Hollywood s’est dépassé avec cette intrigue des plus passionnantes : mais qui sera élue présidente de l’association des parents (mamans, en fait) d’élèves ? Spoiler alert : à la fin, c’est la bad mom en chef qui gagne. Bad mom ou pas, le but est quand même de se faire élire « reine des mères ». Moralité, pour avoir l’air cool, il faut se dire « mauvaise ». Dans le cas de Mila Kunis, il faut aussi être jeune, riche, mince, blanche et socialement en haut de l’échelle, mais c’est un autre sujet.

Lorsque j’étais hospitalisée en unité mère enfant, je me demandais sans cesse si j’aimais ma fille assez ou assez bien. On me répondait que le simple fait de se poser la question était une preuve que oui. À cette occasion, j’ai appris que j’étais une bonne mère et, honnêtement, ça m’a fait plaisir. Pourquoi me prétendrais-je mauvaise quand je cherche au contraire à être une mère juste et bonne, juste bonne, pour cette enfant dont j’ai la responsabilité et qu’en outre, j’apprécie pas mal ? Je fais tout ce que je peux pour lui apporter ce dont elle a besoin tout en conservant un semblant de vie personnelle, une vraie performance d’équilibriste. Cela ne fait pas de moi une mauvaise mère, ni même une mère imparfaite (pléonasme puisque la perfection n’existe pas) mais bien l’inverse : cela fait de moi une bonne mère. C’est cela qu’il faut revendiquer. Tant que nous nous revendiquerons mauvaises mères (ou mauvaises compagnes, travailleuses, amies, sœurs) parce que nous ne souhaitons pas cesser d’exister pour nous fondre dans la maternité, tant que nous nous revendiquerons mauvaises parce que nous voulons continuer à vivre, à rêver, à créer, à sortir, à nous absenter, à traîner, à être fatiguées, à n’être ni productives, ni performantes, ni toujours bienveillantes ou détendues, tant que nous nous revendiquerons mauvaises alors que nous sommes bonnes, nous nous maltraiterons nous-mêmes. Revendiquons-le, clamons-le, nous sommes de bonnes mères (ou bonnes compagnes, travailleuses, amies, sœurs). Et lorsque nous échouons, parce que nous échouerons, comme tout le monde, accordons nous le droit à l’erreur, au progrès, à l’apprentissage, plutôt que de nous infliger cette condamnation sans appel : je suis mauvaise.

2 commentaires

  1. Oui je suis tout à fait d’accord. Il est préférable de dire je suis une bonne mère (qui fait de son mieux) que de se dire mauvaise mère, ça aide à positiviser car effectivement, notre quotidien occasionne assez de stress pour être à la hauteur dans chaque domaine de notre vie. Je n’ai pas aimé le film bad moms, je n’arrive pas à m’identifier à ces figures de mères…

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    • Mais existe-t-il ne serait-ce qu’une seule femme qui peut s’identifier à cette figure de mère ? Je n’ai pas aimé non plus. Par contre, la série Super mamans (The let down, titre original) est top, je ne sais pas si tu connais. Je m’identifie beaucoup plus et c’est vraiment drôle sans verser dans les clichés. Je conseille

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